Council for the Development of Social Science Research in Africa
Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique
Conselho para o Desenvolvimento da Pesquisa em Ciências Sociais em África
مجلس تنمية البحوث الإجتماعية في أفريقيا


Pax Academica, numero 2 : Libérer la parole critique, construire des sociétés plus justes

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Editorial

Carlos Cardoso

Philosophe et anthropologue, PhD.

Chef du Département Recherche, Codesria

Parfait D. Akana

Sociologue et anthropologue, PhD.

Program Manager aux Départements

Recherche et Publications, Codesria

Voici la deuxième édition de Pax Academica, l’unique revue des libertés académiques en Afrique et dans sa diaspora. Principal organe de discussion et de réflexion sur les libertés académiques et les droits humains en Afrique, ce deuxième numéro, après le premier publié en décembre 2013, paraît à un moment critique pour les pays africains en ce qui concerne la liberté d’expression et la liberté académique. Par les textes qui le composent, il réaffirme, comme le précédent et les prochains à paraître, sa vocation première : offrir un espace de dialogue et de discussion critique sur la situation des droits humains et des libertés académiques en Afrique et dans sa diaspora.

L’éditorial consacré au premier numéro posait, et nous le réaffirmons, qu’en général, les conditions d’exercice de la liberté d’expression en Afrique ont connu des améliorations majeures dans les trois dernières décennies. Cet état de fait est dû, entre autres raisons, aux luttes menées dans l’arène politique pour le respect des droits des citoyens, et à la participation croissante de la société civile dans les combats en faveur de sociétés plus ouvertes et inclusives. Quelque soit le chemin parcouru, le processus de démocratisation a, dans la plupart des pays, conduit à l’introduction du multipartisme, à l’instauration d’un pluralisme économique et syndical, à la rédaction de constitutions plus ouvertes et à l’organisation d’élections pluralistes, quoique contestées et souvent entachées d’irrégularités...

Toutefois, les récentes avancées démocratiques subissent des régressions qui prennent la forme, chez certains régimes politiques, d’un autoritarisme despotique (Burkina Faso, Gambie, Guinée équatoriale, Rwanda et Togo) débouchant dans bien de cas sur l’établissement d’un climat incessant d’instabilité politique (Mali, Guinée-Bissau, Tchad et République démocratique du Congo) et sur la recrudescence de l’intolérance religieuse et des crises engendrées par des relations troubles entre le religieux et le politique (République centrafricaine, Tchad, Nigeria), avec des répercussions violentes sur les citoyens, comme l’illustrent les exactions de Boko Haram au Nigeria et au Cameroun...

Les médias jouissent d’une relative liberté, mais ils ne sont pas assez stables financièrement pour assurer une surveillance efficace. En plus, les gouvernements en place demeurent sensibles aux critiques trop sévères des médias. A tout cela s’ajoute le fait que les démocraties libérales ou représentatives ont montré leurs limites.
Plusieurs pays ont connu un glissement de la souveraineté nationale en faveur de la suprématie du parti et de son chef et, par conséquent, une perversion de la représentation au point que, selon Ndongo Sylla, aujourd’hui, la raison sous-jacente à la mobilisation des mouvements sociaux n’est pas tant l’avènement de la démocratie libérale, mais la dénonciation de ses limites (Sylla 2014: 21).

Cette concentration de l’autorité, qui est incompatible avec la démocratie, remet en cause la séparation des pouvoirs et le pluralisme politique, déformant en même temps la nature du contrôle parlementaire, qui cesse d’être exercé, non seulement par l’opposition, mais aussi par la société civile et l’ensemble des citoyens, notamment par le biais des manifestations de rue. Dans de nombreux pays, les gouvernements se sont avérés incapables de répondre aux besoins fondamentaux de leurs populations (éducation de base et soins de santé) et de veiller à certains droits fondamentaux tels que le droit au travail. Les élections dites démocratiques n’ont pas beaucoup changé les politiques prédatrices, le favoritisme et la corruption, là où les gens s’attendaient à un partage plus équitable de la richesse nationale. En d’autres termes, les effets de la démocratie sur le plan économique demeurent un sujet de préoccupation réelle. L’euphorie a cédé la place à la déception et à la frustration.

Ces nouveaux développements menacent non seulement la paix et la stabilité en Afrique, mais aussi le plein exercice de la citoyenneté car, ils ont tendance à ternir la liberté d’expression, dont l’exercice de la liberté académique est une partie intégrante. Le cas du Nigeria est un exemple paradigmatique de cette situation qui prend des proportions dramatiques avec l’occupation des écoles, les représailles exercées contre des écoles non islamiques, des universités et des sympathisants présumés de Boko Haram empêchant la réalisation de l’un des principaux objectifs de la liberté académique : la libre transmission des savoirs et des connaissances. En témoigne, à partir de 2009, la spirale de violence dans le nord et le centre du Nigeria. La secte islamiste Boko Haram cherche à y imposer, par les moyens les plus cruels, une forme stricte de la charia, après avoir lancé des centaines d’attaques contre la police, les chrétiens et les musulmans modérés. Entre 2009 et début 2011, la secte a été plus souvent impliquée dans des enlèvements d’élèves et des travailleurs dans la région productrice de pétrole du Delta du Niger, et dans une série d’attaques contre des écoles.

A cette situation vécue à un niveau plus macro s’ajoute la détérioration de l’exercice de l’enseignement et de la recherche dans de nombreuses universités africaines, soit par manque de moyens financiers, soit par un comportement qui ne dignifie pas les enseignants eux-mêmes, les agents de l’administration ou les étudiants de ces institutions. En outre, cet ensemble de faits nous apprend beaucoup sur l’interconnexion entre les libertés et les droits des citoyens et la liberté académique. Les articles qui paraissent dans ce numéro sont des témoignages éloquents de la nature des problèmes qui se posent dans de nombreuses universités africaines et les embarras que ces maux posent à la liberté académique.

Sur un plan théorique, François-Xavier Akono, inspiré par les analyses de Jean-Marc Ela, de Mongo Beti et de Fabien Eboussi Boulaga, réfléchit sur la place de l’intellectuel dissident dans les sociétés africaines, et plus précisément au Cameroun. Il montre de façon intéressante que, historiquement, la dissidence est une réaction, dans ce cas précis, aux contraintes étatiques d’un pouvoir autoritaire et violent. La figure paradigmatique de celui-ci n’est pas seulement la violence, mais aussi le faux qui lui est consubstantiel. C’est pourquoi, le travail de l’intellectuel dissident est une entreprise de dévoilement, de démasquage, pour dire le vrai…

Dans son article sur la liberté académique et le harcèlement sexuel, Flora Amabiamina montre que loin d’être un phénomène trivial, le harcèlement sexuel soulève la question de la liberté académique dans les établissements d’enseignement supérieur au Cameroun.
A travers le cas d’un éminent enseignant de psychologie à l’Université de Yaoundé I qui a défrayé la chronique dans les médias et qui a été reconnu coupable de harcèlement sexuel et sanctionné pour ce fait, elle montre que ce problème, jadis banalisé et considéré comme un allant de soi, commence juste depuis quelques années, à être pris sérieusement en compte au sein de la communauté universitaire. Son article dresse un état des lieux et esquisse une réflexion prospective de ce qui pourrait être fait pour endiguer ce fléau.

Moise Tamekem Ngoutsop montre que la question de la liberté académique concerne tous les acteurs qui sont impliqués dans la vie des universités africaines. Nous y ajouterons aussi les acteurs sociaux qu’on ne retrouve pas uniquement dans le strict cadre de l’enseignement supérieur.

Le travail que nous livrent, quant à eux, Ezra Chitando et Bernard Obert Mlambo sur les libertés académiques au Zimbabwe est un panorama très instructif qui a le mérite de présenter la situation de façon globale, sans tomber dans des généralités insignifiantes.
Il montre avec intérêt que les libertés académiques dans ce pays ont fait, et continuent de faire, l’objet de luttes acharnées opposant les universitaires, les responsables administratifs et les politiques.
Comme dans l’exemple camerounais décrit par François-Xavier Akono, on voit ici que la dissidence émerge au coeur d’un système de privations, de frustrations et de violences, comme pour dire non, favorisant même, après 2005, la libération d’une parole trop longtemps opprimée et le déploiement d’une vie éditoriale foisonnante…
L’un des points positifs à retenir également ici est l’exercice critique d’une liberté académique qui se saisit des questions sociétales et affirme son droit à réfléchir sur les mutations et les crises en cours au Zimbabwe. C’est notamment, entre autres, le cas de la réforme foncière, de l’homosexualité et de la présence limitée des femmes dans le milieu académique…

Enfin, le texte de Lyn Ossome propose une lecture intéressante des libertés académiques en Afrique, articulée à la question cruciale des droits humains. Elle invite, de façon critique, à prendre en compte pour la déconstruire, la manière dont le capitalisme néolibéral conçoit les droits humains et les libertés académiques.

Les grèves successives des étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop, la plus grande université sénégalaise, qui interdisent, de façon parfois violente, à leurs camarades de prendre des cours pendant leurs mouvements de revendications, contribuent grandement à la détérioration des conditions d’une éducation libre et de qualité, quelles que soient les raisons de ces événements qui sont bien connus du grand public. La tournure violente prise par la plupart de ces revendications d’une part et l’intervention de la police d’autre part, a également relancé le débat sur la signification des franchises universitaires légalement reconnues par les règles régissant le fonctionnement de l’institution. Sous la forme de témoignages et d’entretiens, le présent numéro de Pax Academica revient également sur cette actualité.

Les problèmes soulevés dans les articles de ce numéro ne constituent qu’une partie de l’ensemble des obstacles qui se posent au respect des libertés académique dans les universités africaines, mais ils sont le réflet du long chemin qui reste à parcourir pour faire de la liberté académique une réalité durable dans les établissements
d’enseignement supérieur sur le continent.




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