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Soulèvement populaire burkinabè : Seul Blaise est Surpris !!!

Par Dr. Ndongo Samba Sylla, Fondation Rosa Luxemburg.

« Quand la masse est saine les agitations et les secousses ne font aucun mal » (Machiavel)

Au Burkina Faso, pour les partisans de Thomas Sankara, la significativité historique du mois d’octobre avait été jusque-là établie par deux événements symboliques. Lors de la révolution burkinabè (1983-1987), Thomas Sankara avait choisi ce mois pour prononcer son premier discours d’orientation politique. Le second événement symbolique concerne son assassinat le 15 octobre 1987, assassinat qui a été orchestré par Blaise Compaoré, celui qui fut un de ses proches. Dorénavant, il faudra ajouter à cette liste la date du 30 octobre 2014, le jour de la chute de Blaise Compaoré, après un règne de 27 ans gravé dans des lettres de feu et de sang.

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Blaise Compaoré devait quitter le pouvoir à la fin de l’année 2015, ayant épuisé le nombre de mandats que l’actuelle Constitution Burkinabè autorise. Mais il s’est entêté. Il a voulu s’autoriser lui-même un dernier mandat. La stratégie était simple : faire réviser la Constitution par la majorité parlementaire qui lui était a priori acquise. Certes, Blaise Compaoré savait que cette mesure était impopulaire. Mais il fondait de sérieux espoirs dans sa tentative de coup de force. Et cela d’autant plus qu’aucune pression politique significative n’était venue jusque-là de la « communauté internationale » et qu’il entretenait l’opinion que la pression populaire, qu’il avait toujours réussi à déjouer, ne pouvait pas déstabiliser son régime. « En France, comme en Amérique, jamais une marche n’a changé une loi », avait-il déclaré depuis la Côte d’Ivoire en juillet 2013 alors que les Burkinabè se mobilisaient contre l’installation d’un Sénat [1]. Blaise Compaoré et ses soutiens de la « communauté internationale » auraient dû se méfier des « ides d’octobre ».

Un soulèvement qui a été préparé par les mobilisations antérieures

De tous les pays d’Afrique de l’Ouest, le Burkina Faso a été ces dernières années le pays le plus « dynamique », et aussi le plus intéressant à étudier, en ce qui concerne la mobilisation politique. Face aux nombreuses carences et aux abus du régime en place, les citoyens ordinaires, les syndicats et les organisations de la société civile, parfois de concert avec les partis politiques d’opposition, ont investi l’espace public burkinabè à de nombreuses reprises pour dénoncer et réclamer des mesures contre l’impunité, la corruption, la vie chère, les exactions dans le secteur minier, la répression à l’encontre des étudiants, etc. Ce dynamisme retrouvé des mouvements sociaux au Burkina Faso, loin d’être un reflet d’une quelconque liberté d’expression octroyée par la « démocratie » de Blaise Compaoré, dérive au contraire de la prise de conscience des Burkinabè qu’ils ne peuvent se faire entendre de son régime qu’en faisant de la rue leur moyen d’expression, du moment que ce dernier ne comprend que le langage de la force.

« Il faut s’attendre effectivement à ce que ça pète. Ca va péter aussi parce que la règle a toujours dit que les longs règnes sont suivis de chaos. Donc c’est sûr qu’après ce monsieur-là [Blaise Compaoré] on va passer une période très difficile. Malheureusement, c’est un fait. Il faut qu’on en finisse avec ce type de règne et pour cela, il faut qu’il y ait une réaction, une réaction violente même s’il le faut à la Malcolm X. On a vu qu’en fait le gouvernement ne réagissait que lorsqu’il y avait des manifestations violentes. » [2]

Les propos sont du rappeur Smockey que j’ai eu l’opportunité de rencontrer en juillet 2012. Il résume une opinion communément admise au Burkina Faso que j’ai retrouvée chez des syndicalistes, des personnalités politiques de l’opposition et des chercheurs. Depuis lors, Smockey s’active avec son compatriote Sams’K Lejah dans le cadre du Balai Citoyen, une association citoyenne qui a récemment commencé à jouer un rôle important dans le mouvement social burkinabè car disposant d’une grande écoute auprès des jeunes.

Depuis l’assassinat du journaliste Norbert Zongo en 1998, le peuple burkinabè a montré qu’il pouvait se lever et faire bloc pour stopper les pratiques despotiques du régime de Blaise Compaoré. En 2011, Blaise Compaoré a échappé de peu à la chute, sa propre garde étant entrée en mutinerie dans un contexte de mobilisation populaire massive et multisectorielle. Par la suite, la mobilisation contre l’installation d’un Sénat – institution que Blaise Compaoré voulait mettre sur pied avec un projet dynastique en tête (se faire éventuellement succéder par son frère François Compaoré) – et qui a regroupé toute la société burkinabè à l’exception du parti au pouvoir et de ses alliés, a permis de franchir un stade important. Cette mobilisation a dessiné les contours d’un « espace public oppositionnel » rassemblant des acteurs qui entendaient dorénavant servir de contrepouvoir au régime en place.

Les mobilisations des derniers jours d’octobre ont ainsi été préparées par une expérience significative de luttes populaires. Pour les observateurs avertis, il était clair que les tentatives de manipulation constitutionnelle ne pouvaient pas passer, du moins pacifiquement : ou Blaise Compaoré devait utiliser une force inouïe pour réprimer les contestations, ou il devait reculer. Finalement, les événements ont pris une tournure inattendue car même les manifestants ne s’attendaient pas à voir Blaise Compaoré chuter aussi vite. Qu’il ait présenté sa « démission » est un moyen d’euphémiser le fait qu’il a été littéralement chassé du pouvoir par « son » peuple.

Si l’Armée a aussitôt pris les rênes du pouvoir, cela résulte d’une part du vide constitutionnel occasionné par le départ de Blaise Compaoré. Comme le président de l’Assemblée nationale et le premier ministre ont également fui, cela rend la Constitution burkinabè inapplicable en la circonstance. Sans oublier que la majorité parlementaire a perdu sa légitimité auprès des populations dès l’instant qu’elle a soutenu Blaise Compaoré dans son projet. Ce qu’attestent l’incendie du parlement par les manifestants et le fait que certains parlementaires aient été placés sous l’autorité de la gendarmerie pour raison de sécurité. De sorte que la possibilité de voir un membre de la mouvance présidentielle assurer la transition était exclue par principe. D’autre part, l’opposition politique et les principaux acteurs de ce soulèvement populaire ne s’étaient pas préparés à l’éventualité de la chute de Blaise Compaoré ; d’où les tâtonnements et erreurs constatés lorsqu’il s’est agi de proposer, sur le champ, des alternatives crédibles au vide constitutionnel : l’appel de la « foule » à un général retraité pour diriger la transition, une figure de l’opposition qui se proclame chef de la transition après que les leaders du Balai Citoyen ont demandé à l’Armée de prendre ses responsabilités, suite à des scènes de pillage et de saccage, etc. En l’absence d’une alternative crédible portée par l’opposition politique, il n’est pas surprenant qu’une armée aussi habituée à interférer dans le jeu politique ait profité de ce vide constitutionnel.

Une nouvelle ère de contestations démocratiques

Le peuple burkinabè est sain. C’est pourquoi le soulèvement du 30 octobre doit être salué et célébré comme il se doit. C’est une grande victoire pour les Burkinabè qui ont rendu fiers le continent et les personnes éprises de justice. La portée politique de ce soulèvement populaire mérite d’être soulignée car les Burkinabè, la jeunesse notamment, elle qui n’a pas hésité à aller au-devant des balles, ont lancé un message à toute l’Afrique : les despotes qui cherchent à manipuler la Constitution de leur pays en vue de se maintenir au pouvoir ne seront plus en sécurité sur le continent. Leur message s’adresse également aux Pindare occidentaux et africains qui soutiennent ces despotes : fini le temps où la légitimité politique des despotes était adossée à leurs soi-disant qualités « diplomatiques » et à l’onction de la fantomatique « communauté internationale ».

Selon mon analyse, le soulèvement du 30 octobre, dans le sillage du 23 juin 2011 sénégalais, ouvre une nouvelle ère en matière de contestations démocratiques sur le continent africain. A partir des années 1980, les soulèvements populaires observés dans la plupart des pays du continent visaient à mettre fin aux régimes de parti unique (de fait ou de droit). Les revendications portaient sur la mise en place de nouvelles Constitutions consacrant le multipartisme, la séparation des pouvoirs garantissant les libertés civiques et politiques. L’adoption à partir des années 1990 de régimes multipartites par la grande majorité des pays africains a certes été une avancée importante. Mais elle n’a pas tout résolu puisque l’on s’est aperçu que dans de nombreux cas ce sont les mêmes « élites » qui ont été reconduites. Mieux, mettre fin au « parti unique » n’a pas mis fin au « président unique ». Beaucoup de régimes formellement démocratiques, en cela qu’ils organisent régulièrement des élections avec une presse plus ou moins libre, sont dirigés par des présidents qui ont été au pouvoir pendant plusieurs décennies. Dans le giron de la Françafrique, le terreau de prédilection des « présidents uniques », si l’on omet Blaise Compaoré, nous avons entre autres les cas du Congo avec Denis Sassou Nguesso, du Cameroun avec Paul Biya, du Tchad avec Idriss Déby, et de la Guinée Equatoriale avec Obiang-Nguema.

Le 30 octobre burkinabè et le 23 juin sénégalais s’inscrivent à mon avis dans une perspective « républicaine » d’approfondissement de la démocratie représentative. Dans leur cas, le combat vise à mettre fin au « président unique » et aux pratiques légales et constitutionnelles qui autorisent la survivance de cette relique du XIXe siècle. En cela, ces soulèvements différent dans leur temporalité politique des soulèvements en Afrique du Nord qualifiés abusivement de « printemps arabe ». Dans ce dernier cas, et pour aller vite, le combat a porté d’abord et avant tout sur l’institutionnalisation, et non sur l’approfondissement du système de démocratie représentative. Ce qui passe par le développement des libertés avec l’émergence d’une presse libre, l’organisation régulière d’élections, la constitution d’une opposition et d’une société civile crédibles, etc. Certes, en Afrique du Nord, les citoyens vivaient jusque-là sous la férule de « présidents uniques ». La différence avec l’Afrique au sud du Sahara tient au fait que les « présidents uniques » en Afrique du Nord n’évoluaient pas encore dans le cadre d’un système multipartite un tant soit peu fonctionnel.

Tout comme le combat contre le « parti unique », le combat contre le « président unique » a ses limites intrinsèques. Mettre fin au «parti unique » et au « président unique » ne suffisent pas nécessairement à mettre fin au « club unique » et au « paradigme unique de politique économique ». Or, ces deux derniers problèmes sont parmi ceux qui sont les plus préoccupants pour les régimes de démocratie représentative partout dans le monde. Par « club unique», j’entends la confiscation du pouvoir politique par les partis politiques – en somme ce que le langage courant appelle la « classe politique ». Par « paradigme unique de politique économique», j’entends l’adhésion des gouvernements, quels que soient l’idéologie et le positionnement politique revendiqués, aux dogmes du néolibéralisme et aux politiques qui rendent illusoire la souveraineté des Etats africains sur le plan économique. Mon hypothèse est que les luttes démocratiques à venir sur le continent, notamment pour les pays qui ont déjà réglé le problème des «présidents uniques », vont de plus en plus porter d’un côté sur l’élargissement de la société politique (aux organisations de la société civile et aux citoyens ordinaires) et les questions de corruption et de transparence et, de l’autre, sur la contestation des options néolibérales et néocoloniales des gouvernements.

Les défis pour le Burkina Faso de l’après-Compaoré

Pour en revenir au Burkina Faso d’aujourd’hui, l’euphorie suscitée par le départ de Blaise Compaoré risque de ne pas durer longtemps. Les Burkinabè pourraient, si des réformes profondes ne sont pas entreprises anticipant au moins le problème du « club unique », vite être désabusés. La transition en cours est aux mains d’un homme de Blaise Compaoré, le lieutenant-colonel Zida, l’ancien numéro 2 du Régiment de Sécurité Présidentielle que beaucoup de personnes et d’organisations au sein du front anti-Compaoré accusent de vouloir protéger les arrières du président déchu, voire de certains dignitaires, et de limiter la portée du soulèvement populaire. Même s’il a promis de transmettre le pouvoir à un gouvernement civil, sous la pression tardive de la « communauté internationale » et de l’Union Africaine, le fait est pour l’instant que le régime de Blaise Compaoré est toujours en place. Et pas seulement à travers les militaires. Dans l’opposition, on trouve pas mal d’anciens compagnons de Blaise Compaoré qui ont quitté le navire peu de temps avant qu’il ne sombre. Leur profil n’est pas toujours rassurant non plus. Le Chef de file de l’Opposition politique au Burkina Faso, Zéphirin Diabré, est par exemple un partisan convaincu du « néolibéralisme ».

Les défis s’annoncent nombreux et difficiles pour le Burkina Faso. Il s’agira pour le gouvernement de transition, et les gouvernements qui vont lui succéder, de presque tout refaire. La Constitution devra être révisée en vue de prévenir le scénario du « président unique » et certainement de réduire les pouvoirs du président de la République. Le code électoral devra être revu également pour permettre aux indépendants de pouvoir être candidats aux élections locales. La mise à jour du fichier électoral s’impose également. Lors des dernières élections législatives de décembre 2012, près de quatre millions de personnes, soit la moitié de l’électorat, n’étaient pas inscrits sur les listes électorales. Sur les questions judiciaires, les attentes des Burkinabè sont nombreuses. Blaise Compaoré et son régime ont commis un nombre impressionnant de crimes politiques et économiques. Au Sénégal, la RADDHO (Rencontre Africaine des Droits de l’Homme) envisage d’ailleurs de porter plainte contre Blaise Compaoré auprès de la Cour Pénale Internationale et de la Cour Africaine des Droits de l’Homme. L’affaire Thomas Sankara va certainement connaître un nouvel élan car Blaise Compaoré a tout fait depuis plus de deux décennies pour bloquer le dossier sur le plan judiciaire. Il y a également le grand chantier qu’est l’assainissement de l’Armée où il s’agira entre autres de restreindre le rôle dans le jeu politique et de mettre fin aux nominations de complaisance. Dans le domaine économique, la loi sur le code minier dont le vote avait été repoussé sera sans doute bientôt à l’ordre du jour. Les syndicats demandent qu’un pourcentage, à déterminer, des bénéfices réalisés par les compagnies minières soit affecté aux populations locales.

Un défi non moins important sera celui de l’émergence politique de l’homme intègre. Le Burkina Faso est un pays gangrené par la corruption qui n’épargne aucune sphère. Il semblerait d’ailleurs que certains documents confidentiels trouvés par les manifestants au domicile de François Compaoré comportent des preuves accablantes de corruption concernant un certain nombre de personnalités de la vie publique burkinabè : hommes politiques, magistrats, avocats, autorités coutumières, etc. Si l’information est confirmée, ces « Ouagaleaks » pourraient bien éclabousser la classe politico-administrative burkinabè.

Renouveler le personnel politique en même temps que les institutions, c’est la condition nécessaire pour sortir le Burkina Faso de sa longue galère : 27 ans de Compaorisme et de 48 ans pendant lesquels divers régimes militaires se sont succédé au pouvoir.


[1Cité par Lila Chouli, « Les mouvements sociaux et la recherche d’alternatives au Burkina Faso », in Ndongo Samba Sylla (éd) Les mouvements sociaux en Afrique de l’Ouest : entre les ravages du libéralisme économique et la promesse du libéralisme politique, Paris, l’Harmattan, pp. 239-275. Voir aussi Lila Chouli, Burkina Faso 2011 : chronique d’un mouvement social, Tahin Party, 2012.

[2Smockey, « Notre Sankara va revenir », in Ndongo Samba Sylla (éd.) Redécouvrir Sankara. Martyr de la Liberté, Exchange & Dialogue, 2012, p.321.



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