Council for the Development of Social Science Research in Africa
Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique
Conselho para o Desenvolvimento da Pesquisa em Ciências Sociais em África
مجلس تنمية البحوث الإجتماعية في أفريقيا


Critique du livre : Afrique et Développement, Numéro Spécial sur Transformer les relations internationales pour un monde juste

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Rédacteur invité, Vusi Gumede. Conseil pour le Développement des Sciences Sociales en Afrique, Vol. XL, n° 3, 2015, 159 p. Par Dr. PAPE CHÉRIF BERTRAND BASSÈNE.

Afrique et Développement est un périodique trimestriel bilingue en Sciences sociales publié par le CODESRIA. C’est une revue consacrée pour l’essentiel aux problèmes de développement et de société et dont l’objectif principal est de créer un forum pour des échanges d’idées entre intellectuels africains de convictions et de disciplines diverses. Ce numéro spécial est le troisième du volume 40 qui a pour rédacteur invité, le Professeur Vusi Gumede.

Il y a 7 articles dans ce numéro spécial portant sur le thème du développement de l’Afrique ainsi que d’autres aspects tous aussi pertinents. Et comme le souligne le Professeur Vusi Gumede, ce numéro spécial interroge la dynamique des relations mondiales pour un monde juste. C’est le fruit du partenariat entre le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA) et le Forum mondial des sciences sociales 2015 qui ont travaillé sur le thème de ’la transformation des relations internationales pour un monde juste ’.

Ainsi, les articles de ce numéro spécial couvrent les différents domaines que sont, l’évolution des exigences du développement international ; pouvoirs émergeants et impact sur le développement international ; la réforme des institutions financières internationales et les débats sur le lien entre croissance et développement. En plus, certains articles analysent les origines, les contextes, les complexités et les contradictions d’un nouvel ordre mondial déséquilibré et ses effets sur le développement et les implications pour le développement de l’Afrique.

L’article du Professeur Sabelo Ndlovu-Gatsheni Genealogies of Coloniality and Implications for Africa’s Development [pp.13 – 40], nous présente comment l’Afrique a été conçue comme idée et son intégration dans la modernité évolutive Euro-nord-américano centrée, et qui n’est qu’une histoire des généalogies coloniales et de la/des résistances(s) africaines.
Pour l’auteur, les généalogies coloniales ont traversé huit vastes époques historiques et qui se chevauchent dans la production de l’Afrique et qui empiètent sur de diverses manières directes comme indirectes sur le développement du continent. Les huit époques distillées sont le paradigme de la découverte et l’ordre mercantiliste qui s’étend du 15e au 18e siècle dominé par la traite des esclaves et le mercantilisme ; l’ordre Westphalien post-1648 qui a inauguré l’exclusion de l’Afrique de la souveraineté ; le Consensus de Berlin 1884-1885, la ruée et la conquête de l’Afrique qui ont concrétisé le démembrement et la fragmentation de l’Afrique ; la gouvernementalité coloniale qui était caractérisée par la production de la subjectivité coloniale africaine ; l’ordre normatif post-1945 des Nations Unies relatif à la décolonisation qui consistait à l’accommodement de l’Afrique en bas de l’échelle du système du monde contemporain ; la vie en colonie à l’époque de la Guerre froide qui a polarisé l’Afrique sur le plan idéologique la réduisant en un théâtre de conflictualités par procuration ; le triomphalisme post-Guerre froide de l’ordre néolibéral ; l’ordre anti-terroriste post-11septembre qui a entrainé un nouvel ordre de titrisation ; et la colonialité actuelle des marchés et la nouvelle ruée vers l’Afrique.
L’article pose alors l’hypothèse selon laquelle toutes les tribulations du développement de l’Afrique sont profondément ancrées dans ce chevauchement d’époques qui étaient accompagnées d’épistémicides, de génocides, d’usurpations, d’affectations et de bouleversements. Aujourd’hui, l’Afrique a encore du mal à se libérer des matrices globales coloniales et contraignantes du pouvoir qui existent depuis l’époque de la confrontation coloniale.

Dans son article, No African Futures without the Liberation of Women : A Decolonial Feminist Perspective [pp.41-58], Akhona Nkenkana en adaptant le vaste cadre théorique du Professeur Gatsheni, examine la transformation de genre dans le contexte de la transformation des relations internationales pour un monde juste. Ainsi, la colonialité du genre chez Nkenkana s’intéresse à la lancinante question de la libération de la femme des différentes formes d’oppression. Le système du monde « moderne » et son ordre mondial sont restés fondamentalement patriarcaux. Cela implique que toute initiative visant la création d’un futur africain devra régler la question fondamentale de la libération de la femme. Cet article déploie, entre autres, les idées féministes anticoloniales de Thomas Sankara, afin d’étendre les frontières de la lutte pour la libération de la femme comme étant un élément constitutif des initiatives en faveur de la création d’un avenir africain. Son argument de fond est que la lutte pour la libération de la femme ne doit pas être réduite aux efforts d’incorporation de la femme dans le/les systèmes patriarcaux, coloniaux et impériaux modernes que les femmes rejettent.
Pour l’auteur, la décolonisation du genre, faisant appel au cadre théorique de Maria Lugones, est d’être en mesure de comprendre que l’instrumentalité du système de genre colonial/moderne est en train d’assujettir les hommes et les femmes de couleur dans tous les domaines de la vie. Pour l’auteur, la décolonisation du genre, faisant appel au cadre théorique de Maria Lugones, c’est promulguer une critique de l’oppression sexiste hétérosexualiste, racialisée, coloniale et capitaliste en tant que transformation vécue du social. Conséquemment, le changement de système et ses structures, qui sont essentiellement patriarcales est le principal mécanisme qui entrainera un avenir juste pour la femme Africaine, comme l’ont démontré dans l’article les études de cas au Rwanda et en Afrique du Sud.

L’article intitule, The Global Economic Crisis and the Africa Rising Narrative [pp.59-76], est proposé par le Dr. Devan Pillay. Pour l’auteur, le séduisant récit sur l’émergence de l’Afrique est un discours trompeur. Il entraine les populations africaines dans la fausse voie d’une promesse – de « développement » et d’emplois « décents » pour tous – que le paradigme de la croissance économique actuelle ne peut jamais satisfaire. Une nouvelle réflexion radicale est nécessaire pour sortir du cycle de l’approfondissement de l’inégalité, de la dépossession et de la dévastation écologique. Le paradigme de la « modernisation » fondé sur la production et la consommation incessante ne peut que répondre aux besoins d’une enclave dans une mer de pauvreté, de pollution et de pillage. L’Afrique est considérée par les sociétés transnationales et leurs gouvernements comme le dernier lopin d’une terre vierge abandonnée à exploiter pour un rendement maximal. Cette recherche de nouvelles pistes d’accumulation doit être comprise dans le contexte des crises socio-économique et écologique mondiales étroitement liées, où le capital agit comme une propagation de virus. Il se développe mais détruit également ; s’il est livré à lui-même, son pouvoir destructeur est incalculable. Cet article situe le récit sur l’émergence de l’Afrique et les défis en matière de croissance et de développement dans le contexte de la poly-crise mondiale. Il examine les dimensions économiques et écologiques de cette crise persistante, et pose la question de savoir si les perspectives d’avenir de l’Afrique résident dans la reproduction des modèles de développement industriel de l’Europe et de l’Amérique du Nord, qui conduisent à un enclavement du développement ou au choix d’une nouvelle voie de développement holistique qui évite les pièges de la dépossession, de l’injustice de l’environnement et la montée des inégalités sociales.

Tukumbi Lumumba-Kasongo dans, Brazil, Russia, India, China, and South Africa (BRICS) and Africa : New Projected Developmental Paradigms [pp.77-96], se penche sur la dynamique de la politique économique du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud (BRICS) et ses implications dans les efforts continus de l’Afrique pour la recherche de nouveaux paradigmes de développement. A partir de la dynamique du groupe BRICS et des mouvements de ses membres, certains soulignent que les marchés et les économies émergentes de l’hémisphère sud, quelles que soient les contradictions idéologiques et les faiblesses structurelles politiques internes entre ses membres, montrent que l’approche de statu quo dans les pratiques des institutions d’économie politique internationale et de politique mondiale n’est plus la seule voie pragmatique en matière d’affaires. Pour avoir un impact significatif en Afrique, les activités des BRICS devraient être conçues et guidées par des perspectives ascendantes. Les BRICS appellent fortement à des changements de paradigmes en matière de puissance mondiale et à l’intervention qualitative de l’Etat dans la gestion de la main invisible d’Adam Smith. Les questions fondamentales abordées dans l’article sont celles relatives aux propositions des BRICS face à l’ordre mondial actuel et aux pays du Sud en matière de paradigmes de développement et de systèmes de gouvernance économique et sociale. Mais aussi de l’interrogation relative au fondement idéologique de la solidarité des Etats BRICS, de ce qu’ils ont en commun et ce caractère commun peut être converti en faveur de progrès pour l’Afrique.

Le texte de Phineas Bbaala, Emerging Questions on the Shifting SinoAfrica Relations : ‘Win-Win’ or ‘Win-Lose’ ? [pp.97-120], s’intéresse aussi à cette question relative aux relations sud-sud dans un contexte de transformation mondiale pour un monde juste. L’auteur s’intéresse ainsi à la relation entre l’Afrique et la Chine, répondant à la question de savoir si ces relations profitent l’Afrique de façon tangible. Nonobstant la solidarité longtemps exprimée par la Chine à l’égard de l’Afrique à travers les luttes de libération et sa contribution dans le continent à travers l’investissement étranger direct, le développement des infrastructures, le commerce et l’aide bilatérale, certains de ses récents engagements avec le continent ont poussé certains à soulever la question du néo-colonialisme par comparaison avec les relations Nord-Sud.
En d’autres termes, les nouvelles relations sino-africaines sont-elles uniquement motivées par l’attirance de la Chine pour les ressources naturelles de l’Afrique et sa recherche de marchés internationaux pour ses manufactures, et autres opportunités commerciales pour ses multinationales ? Phineas Bbaala démontre ainsi que ces nouvelles relations économiques sino-africaines, bien que toujours largement « gagnant-gagnant » pourraient bientôt se transformer en relations « gagnant-perdant » en faveur de la Chine.

Politics of Financialisation and Inequality : Transforming Global Relations for Inclusive Development [pp. 121-138] de Samuel Oloruntoba, examine la nature et la portée du capitalisme. Pour l’auteur, la question d’inégalité reste l’un des défis majeurs du monde contemporain. Elle est devenue un phénomène mondial qui affecte les classes inférieures, les démunis et les pauvres tant dans les pays du Nord que dans ceux du Sud. Malgré les progrès de la technologie qui ont alimenté la croissance économique et favorisé la mobilité transnationale des facteurs de production, l’inégalité et sa jumelle, la pauvreté, restent des questions d’intérêt majeur parmi les chercheurs, les décideurs politiques et une préoccupation pour les pauvres. La plupart des études sur les inégalités se sont préoccupées des forces économiques. Cet article situe les degrés croissants d’inégalité dans le monde dans la politique mondiale de financiarisation dans laquelle la classe capitaliste transnationale (CCT) adopte l’idéologie réactionnaire du néolibéralisme pour poursuivre leurs intérêts à travers la création d’une fictive richesse immense, le maintien de la mainmise sur les institutions politiques nationales et internationales et la propagation de l’illogisme du caractère sacré du marché. Je soutiens donc que le capitalisme dans sa forme actuelle est insoutenable pour la société humaine. En conséquence, la structure du pouvoir qui informe et qui maintient l’ordre actuel doit être transformée pour favoriser un développement inclusif. Malgré la résistance à ces transformations par les principaux membres de la CCT, le processus est inévitable en raison des contradictions internes au sein du système lui-même, l’émergence de nouvelles instances de pouvoir dans les différentes régions du monde et les pressions révolutionnaires croissantes, à partir de la base. Dans l’ensemble, l’article conclut qu’il existe un lien inextricable entre la financiarisation et l’inégalité dans le monde.

L’article de Yash Tandon, Development is Resistance [pp.139-159] referme cette discussion sur la “transformation des relations internationales pour un monde juste". L’argument principal de l’auteur est que, à notre époque, la résistance contre la domination impériale est la première règle de l’action de développement. Son article aborde divers aspects de la théorie et de la pratique du « développement », en se focalisant principalement sur la théorie telle qu’exposée par les théoriciens économiques au cours des trois derniers siècles. Le débat se situe bien dans le contexte de la dure réalité de l’impérialisme. Ainsi pour Tandon, l’Occident souffre d’un cas aigu d’amnésie lorsqu’il s’agit de reconnaître l’impérialisme, et son rôle dans la destruction des racines culturelles, économiques et sociales de l’évolution de l’Afrique vers des membres autonomes et respectés de la communauté internationale. Tels sont les divers points qui renseignent sur son argument selon lequel, le « développement c’est de la résistance » pour une Afrique dont l’économie est brisée – dévastée – par le soi-disant dogme « de libre-échange ».

mars 11 2016



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