Council for the Development of Social Science Research in Africa
Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique
Conselho para o Desenvolvimento da Pesquisa em Ciências Sociais em África
مجلس تنمية البحوث الإجتماعية في أفريقيا


Book Review by Pape Chérif Bertrand Bassène, Ph.D
Note de lecture par Dr. Pape Chérif Bertrand Bassène

Ousmane Oumar Kane, Non-Europhone Intellectuals. Victoria Bawtree (trad.). Dakar : CODESRIA, 2012, 75 p.

This book was originally published in French as Intellectuels non-Europhones by CODESRIA in 2003.

Cette réflexion a été publiée en français en 2003 par le CODESRIA (Nous utilisons ici la version anglaise traduite du français par Victoria Bawtree).

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L’Auteur, Ousmane Kane a été Associate Professor of International and Public Affairs à Columbia University. Il est en ce moment professeur à Harvard. Comme il le souligne dans ses remerciements (Acknowlegments), ce livre est le fruit d’un document de travail (working paper) quand il était Senior Research Fellow à l’Institute for the Study of Islamic Thought in Africa, à North- western University.

Non-Europhone Intellectuals, apparaît plus comme un concept opératoire renseigné par deux citations de Anthony Appiah dans In my father’s house et Poetry, Prose, and Popular culture in Hausa de Graham Furnis, que l’auteur porte en épigramme. Les deux textes cités dans l’introduction résument bien la problématique de cet ouvrage. Ainsi l’idée qu’avance Appiah selon laquelle, la plupart des intellectuels de l’Afrique sub-saharienne peuvent être appelés des "Europhones" et pour qui ce sont les langues européennes qui prennent en charge les sociétés africaines ; ne prend pas en compte, comme le souligne Graham Furnis, le fait qu’il existe depuis longtemps un réel débat dans les langues africaines.
Avec la thématique de "Non-Europhone Intellectuals" que nous propose Ousmane Kane, la réflexion "sur la production du savoir sur l’Afrique, l’africanisme et le panafricanisme" lancée dans les années 1980 – 90, et dont les acteurs les plus connus sont Mudimbe et Appiah, est désormais enrichie. Et dans cet ouvrage, l’auteur a justement tenu à accentuer le rôle éminent que la "culture chrétienne" et les "universités occidentales" ont joué dans la formation intellectuelle des élites africaines. Ainsi, pour avoir été formés dans ces "deux traditions intellectuelles dominantes en Afrique postcoloniale (francophone et anglophone)", les intellectuels africains de l’école occidentale à l’image de Mudimbe et Appiah, ont pu avoir une "lecture très eurocentrée de la production du savoir en Afrique et sur l’Afrique" (p.1).
Nous devons à Mudimbe le concept de la "Bibliothèque coloniale" dans ses réflexions sur "l’invention de l’Afrique". C’est une sorte de "monogenèse" qui soutient l’idée que la connaissance sur le continent a été, pour l’essentiel, produite par des Européens pendant la période coloniale. Ainsi, l’usage de la notion "d’intellectuels Europhones" de l’Afrique subsaharienne que l’on retrouve chez Appiah, ne prenait en compte que la littérature en langues portugaise, française et anglaise. Et parce que, comme le rappelle Ousmane Kane, pour ces auteurs "historiquement, les intellectuels du tiers monde sont le produit de la rencontre avec l’Occident". L’auteur de non-Europhone Intellectuals, se donne donc comme " impératif de repenser le quasi-monopole revendiqué par les langues et l’ordre épistémologique occidental dans les processus "d’intelligibilité du réel en Afrique" : "parce qu’il existe un espace de sens postcolonial commun aux intellectuels Europhone, aux intellectuels non-Europhone et aux intellectuels issus du métissage (result from a mixture) entre les deux traditions intellectuelles" (p.3).
Car, pour reprendre Ousmane Kane, on trouve aussi en Afrique d’autres bibliothèques, y compris la "bibliothèque islamique" à laquelle ont contribué de nombreux intellectuels qu’on ne saurait qualifier d’Europhones". Et parce qu’il n’existe pas un seul "ordre épistémologique", mais plusieurs "espaces de sens" à l’image de "l’espace de sens islamique" structuré par des croyances et pratiques islamiques.
Le concept donc de "non-Europhone Intellectuals" selon Ousmane Kane, représente les "lettrés de tradition arabo-islamique", ces intellectuels qui à travers leur maîtrise de la tradition savante ont formulé des revendications en "s’appuyant sur le langage politique de l’islam" (p.4). Et le but recherché à travers l’ouvrage est de proposer un cadre qui permette à des instituts de recherche comme le CODESRIA d’envisager la création d’un groupe de recherche panafricain sur les intellectuels ‘non-Europhone’.
Ainsi ce document de travail s’articule-t-il sur neuf parties autour de deux axes principaux qui débutent après l’introduction qui constitue la première partie. L’auteur propose d’abord l’historique du développement de "la bibliothèque islamique" [pp.5-30] et des responsabilités sociétales que les "non-Europhone Intellectuals" ont joué au plan politique et social africain [pp.31-41]. Il est également question du "processus de métissage au terme duquel, soutient Ousmane Kane, apparaissent des intellectuels qui puisent dans différents registres tout en revendiquant leur appartenance à l’islam". Il conclut sa réflexion sur "un certain nombre de pistes de recherche" sur ce processus et autres "phénomènes de métissage intellectuel" (pp.43-60).

Dans la partie 2 intitulée, The Islamic Library in Sub-Saharan Africa (la bibliothèque islamique en Afrique sub-saharienne, pp.5-17) ; Ousmane Kane propose de faire un bilan de l’état d’avancement des recherches sur les intellectuels arabisants en Afrique. Il revient sur le fait historique de l’expansion de l’islam qui a permis à la langue arabe de devenir la langue de "deux cent millions d’Arabes", mais aussi une langue liturgique pour "un milliard de musulmans". Dans certaines régions comme l’Afrique du Nord où les populations ont adopté la religion musulmane, la langue et la culture arabes, on a adopté des ethnonymes pour différencier les "Arabes arabisés" (mustacriba) des "Arabes arabisants" (cariba). Or, de par le nombre d’universités et autres centres d’enseignement de renommés (Qarawiyyin au Maroc, Zeytuna en Tunisie, Al-Azhar au Caire) et une vigoureuse tradition intellectuelle pendant la période médiévale, les deux identités ont su contribuer dans tous les domaines à la civilisation islamique entre le VIIIe et le XVe siècle".
Bien que n’étant "ni entièrement islamisée, ni à proprement parler arabisée", alors que l’expansion de l’islam s’y est limitée au niveau de l’équateur avec des communautés musulmanes minoritaires ; l’Afrique saharienne et sub-saharienne, "n’a pas été que consommatrice, mais contributrice aussi", soutient Ousmane Kane. Et même s’il faut attendre la période postcoloniale pour voir que des "efforts substantiels ont été déployés pour reconstituer la bibliothèque islamique africaine longtemps restée méconnue, et la mettre à la disposition du public Europhone".
Les élites musulmanes qui, même en maîtrisant la langue arabe comme langue savante, "s’exprimaient en langues africaines dans la vie de tous les jours", ont rendu possible le développement d’un alphabet arabe l’acjami à des fins de transcription des langues locales (p.8). Or, au plan de la référencialisation des écrits de ces intellectuels qui couvre les aspects essentiels de la production des connaissances d’une grande partie du monde de l’islam, Ousmane Kane constate qu’on a l’impression que l’Afrique sub-saharienne n’a pas contribuée à l’histoire intellectuelle du monde musulman. Les intellectuels arabisants africains ne sont pas "seulement inconnus des Europhones, mais également de bon nombre de compilateurs arabes et orientalistes".
Notons que dans son introduction, Ousmane Kane offre une différenciation des "sources arabes et acjami", entre sources "externes et internes" en Afrique. Ce qu’il appelle les "sources externes" reprenant ici une notion bien présente dans l’école de Dakar, comprend les travaux sur les "témoignages des auteurs arabes médiévaux". Il y inclue entre autres, la compilation cartographique de Yusuf Kamal, Monumenta Carthographica Africae et Aegypti ; le Recueil des sources arabes concernant l’Afrique occidentale du VIIIe siècle au XVe siècle du Père Joseph Cuoq qui porte sur les sources relatives à l’Afrique occidentale à l’Ouest du Nil et au Sud du Sahara. Dans ce travail de Père Cuoq, sont recensés "vingt cinq auteurs non mentionnés par les Monumenta de Yusuf Kamal, qui fournissent des témoignages sur les États médiévaux Sub-sahariens (Ghana, Mali, Songhaï, etc.).
Dans ce bilan de la littérature des intellectuels arabo/acjami, Ousmane Kane signale le Corpus of Early Arabic Sources for West African History, fruit d’une initiative nationaliste prise par l’Université du Ghana en 1956 dans lequel John Fage établit une liste provisoire de matériaux à collecter en se basant sur les Monumenta. Après Witold Rajkowski, le travail de traduction fut achevé par John Hopkins qui l’édita et le publia avec Nehemia Levtzion en 1981 (p.7). Corpus of Early Arabic Sources recense soixante-six auteurs arabes dont le plus connu est Ibn Batuta et ayant écrit entre les 9e et 18e siècles, il fournit des informations qui permettent de reconstituer des pans entiers de l’histoire politique et sociale de l’Afrique de l’Ouest.
Au plan des sources Arabe/acjami internes, Ousmane Kane aborde la question des chercheurs qui ont commencé de manière récente à se pencher sur la production des musulmans d’Afrique sub-saharienne. Il explique que le peu d’intérêt porté par exemple à des auteurs comme Abu Ishaq Ibrahim al-Kanemi (13e siècle) serait lié à des préjugés sur l’érudition des arabisants d’Afrique noire. Préjugés que l’on retrouve aussi chez "les chercheurs africains et africanistes spécialistes des sciences sociales qui ignoraient ou jugeaient l’islamisation de l’Afrique sub-saharienne superficielle au point de ne pas l’intégrer dans leur réflexion"(p.8).
Les initiatives pour reconstituer la bibliothèque islamique sous forme de catalogage des collections de manuscrits en Arabe/acjami est d’inégale importance selon les pays. Ousmane Kane avance ainsi que, la Mauritanie à majorité arabophone a une situation particulière, elle offre une riche histoire intellectuelle arabo-islamique restée très peu connue. Un certain nombre d’ouvrages biographiques (Fath al-Shakur, Al-Burtuli, 1981 ; Bilad al-Shinqit, Al-Khalil al-Nahwi, 1987) existent désormais. A partir des années 1960, des travaux de recensement des principaux auteurs mauritaniens a permis à Ulrich Von Rebstock de publier Rohkatalog der Arabischen Handschriften in Mauretanien qui recense 2239 manuscrits comportant une vaste gamme de thèmes.
Au Mali, nous dit Ousmane Kane, la colonisation avait déjà permis de réaliser la bibliothèque umarienne (El Hadj Omar Tall) de Ségou connu sous le nom de Fonds Archinard logée à la BNF et inventoriée en 1985. Dans ce dernier pays, le recensement des manuscrits a connu un regain d’intérêt grâce à la Fondation londonienne Al-Furqan li-Ihya al-Turath al-Islami du Shaykh Ahmad Zaki Yamani, ancien ministre saoudien du Pétrole. C’est grâce à son parrainage pour la revivification du patrimoine culturel islamique qu’a été publiée une encyclopédie en quatre volumes de collections de « manuscrits islamiques ». En plus, le projet World Suvey of Islamic Manuscripts, a permis au Centre de recherches et de documentation historique Ahmad Baba de Tombouctou (CEDRAB) de publier entre 1995 et 1998, cinq volumes d’une partie de son fonds (p.10).
Les fonds maliens offrent aux chercheurs la possibilité d’aborder des thématiques liées à l’érudition et à l’histoire de l’Afrique de l’Ouest. Il renseigne, souligne Ousmane Kane, sur la vie sociale et les coutumes des peuples de la région au contact avec d’autres pays musulmans comme le Maroc, la Tunisie et la Libye (p.11). Les chroniques historiques les plus connues, en l’occurrence le Tarikh al-Sudan (Octave Houdas et Maurice Delafosse, 1913), le Tarikh al-Fattash fi akhbar al-buldan wa al-juyush wa akabir al-nas (la chronique du chercheur pour servir à l’histoire des villes, des armées et des principaux personnages, de Mahmud Ka’ti) constituent ainsi une source fondamentale de l’histoire des grands empires du Soudan occidental (p.15).
Le bilan de la littérature qu’offre Ousmane Kane dans Non-Europhone Intellectuals, concerne aussi le Sénégal et sa tradition intellectuelle arabo-islamique. Selon l’auteur, c’est un pays où s’étaient développées des universités religieuses (sens médiéval : communauté d’enseignants et d’étudiants vivant ensemble dans le but de transmettre ou d’acquérir le savoir religieux). Et à partir des années 1930, l’administration coloniale française avait initié la collecte et l’interprétation des savoirs historiques des régions qu’elles contrôlaient.
L’I.F.A.N. (Institut français/fondamental d’Afrique noire) va ainsi se doter d’un département d’islamologie, ce qui va permettre d’établir dès 1965, un bilan provisoire des manuscrits arabo-africains en langue arabe, peul et voltaïque qui sera évoqué dans le Catalogue des manuscrits de l’I.F.A.N. de 1966 (pp.13-14). De même, les travaux d’Amar Samb, de l’auteur lui-même avec John Hunwick, d’El-hadji Rawane Mbaye, Thierno Kâ, Khadim Mbacké ont porté sur cette problématique de la contribution de la Sénégambie à la littérature arabo-islamique.
Au Nigeria, à l’instar des administrateurs coloniaux, des efforts substantiels ont été déployé à partir de l’indépendance en vue de reconstituer les sources en langues non occidentales. Sous l’impulsion du Premier ministre Ahmadu Bello, la Jamacat Nasr al-Islam (JNI), le Northern History Research Scheme, le Centre for Islamic Studies de Uthman Dan Fodio University et enfin l’Arewa House de Kaduna vont s’intéresser à la valorisation des sources en langues non occidentales dans l’histoire du Nigeria (pp.15-16). Quelques trois cents mémoires et thèses en Anglais dont un certain nombre en Haoussa ou en Arabe ont été soutenus dans les universités nigérianes. Le projet Arabic Literature of Africa (Sean O’Fahey et John Hunwick) recense les auteurs (arabe, fulfulde, swahili, haoussa, etc.) qui s’inscrivent dans la tradition intellectuelle arabo-islamique en vue de la publication de plusieurs volumes (p.16).
Au plan de la publication périodique sur laquelle Ousmane Kane clôt cette introduction-bilan, il est question des revues telles que Sudanic Africa : A Journal of Historial Sources qui publie des documents originaux en Arabe ou en langues africaines sur l’histoire et la culture de l’Afrique saharienne et sub-saharienne. Ainsi que, Islam et Sociétés au Sud du Sahara, revue consacrée à l’étude critique des sources arabes et arabisées d’Afrique sub-saharienne (p.17).

La partie suivante (3) qui a pour titre, Origines of the Islamic Scholarship tradition in Sub-saharan African (Origine de la tradition intellectuelle islamique, pp.19-20) situe historiquement la genèse de la tradition intellectuelle arabe et acjami en Afrique sub-saharienne. Une tradition qui serait d’abord liée à l’expansion de l’islam à partir du 9e siècle, et du commerce transsaharien, qui en a été le principal vecteur. Il faut néanmoins attendre le 11e siècle pour voir une islamisation effective d’un certain nombre d’élites, chefferies du Sahel ouest-africain.
Néanmoins, c’est avec le développement de certains État militaro-marchand dominé par des élites militaires, commerciales et religieuses, que vont émerger des intellectuels africains arabisants. Ainsi, l’élite religieuse qui assurait la légitimation de l’État, selon Ousmane Kane, va progressivement favoriser la mise en place d’une tradition d’érudition. C’est dans un tel contexte, les Berbères Sanhaja (11e siècle), les Dyula Wangara (12e siècle), les Ineslemen Zawaywa (18e siècle), les Hal pulaar (19e siècle) et les Shurafa vont êtres les principaux vecteurs de la diffusion de cette tradition d’érudition produites en arabe (les Zawaya) comme en acjami (pp.19-20).

The Development of acjami literature (Le développement de la littérature acjami, pp.23-26) est la partie 4 où l’auteur propose une analogie entre l’Arabe pour les peuples islamisés et le Latin pour les peuples d’Europe occidentale. Ousmane Kane explique le processus par lequel un locuteur se réapproprie des lettres d’une langue écrite pour transcrire sa propre langue. C’est ainsi que, selon l’auteur de Non-Europhone Intellectuals, les peuples islamisés en apprenant la langue arabe se sont approprié ses caractères pour promouvoir les leurs (p.23).
Conséquemment, on retrouve en Afrique subsaharienne des écrits en acjami chez des érudits Wolof, Haoussa, Pulaar, Mandingue, Songhaï, Swahili, à la fois dans des correspondances comme dans des domaines d’érudition tels que l’écriture des traités, la poésie, la dévotion. Les érudits écrivaient en utilisant leurs langues locales afin de toucher une audience plus vaste qui ne maitrisait pas la langue arabe. L’acjami constituait ainsi, une sorte de vulgarisation permettant "d’expliquer des notions de droit, de théologie, d’eschatologie de l’islam à la majorité de la population" (p.25).

Esoteric Knowledge and Exoteric Knowledge, (Savoir ésotérique et savoir exotérique, pp.27-30) est la partie 5 qui traite du développement d’autres types de savoir comme le "savoir exotérique" qui rattache l’islam africain à la tradition d’érudition de l’islam classique. Tandis que "le savoir ésotérique" inscrit cet islam dans les préoccupations quotidiennes des populations, y compris les populations non musulmanes. Pour Ousmane Kane, "l’usage magique du Coran" par des lettrés musulmans pour répondre à la demande d’une clientèle recherchant des réponses immédiates à leurs préoccupations (bonheur, guérison, prospérité, fécondité, protection contre les ennemis présumés et réels), a apporté un plus qui a été décisif dans le développement de l’islam en Afrique sub-saharienne (pp.28-29).

Dans Political / Intellectual Revolution (Révolutions politiques/intellectuelles, pp. 31-34), Ousmane Kane entame dans cette partie 6 le deuxième volet de Non-Europhone Intellectuals. Comme signalé précédemment, l’auteur va s’intéresser à la manière dont "ce savoir islamique a inspiré bien avant la colonisation européenne, "une prise de parole politique au sein des lettrés musulmans". Plusieurs djihads "initiés par des lettrés issus de la tradition intellectuelle arabo-islamique" ont conduit à la création d’Etats théocratiques (p.31). Les lettrés ont utilisé les djihads, " ces révolutions autant militaires qu’intellectuelles" pour renverser les non-lettrés et afin de mettre en place des systèmes politiques correspondant à un idéal islamique. Ils ont ainsi permit, même quand le succès n’était pas à l’appel, "l’essor sans précédent de la tradition intellectuelle arabe" (p.34).

Au 19e siècle, le système colonial avait réussi à s’implanter dans une grande partie de pays colonisés avec un système éducatif qui allait promouvoir les langues européennes au détriment de l’Arabe. La 7e partie de cette réflexion intitulée European Colonization and the Transformation of Islamic Education (Colonisation européenne et transformation de l’éducation islamique, pp.35-36) aborde la question de la dissémination de centres d’enseignement avec "l’apparition de villes créées par des lettrés et dotées d’institutions islamiques, enracinant ainsi une tradition intellectuelle arabo/acjami, qui va subir cependant des transformations après la conquête coloniale" (p.35). Ainsi, dans certaines régions sous colonisation, l’usage du caractère latin pour écrire dans les langues locales fut encouragé au détriment des caractères arabes qui étaient jusque là en vigueur. Sans réellement mettre en péril le système traditionnel de transmission du savoir islamique, le système occidental va plutôt occasionner son évolution vers une diversification des réseaux de formation de lettrés. En effet, sous un tel contexte vont apparaître de nouveaux arabisants formés cette fois –ci dans des universités et autres établissements supérieurs du monde arabo-islamique" (p.36).

C’est cette évolution du système éducatif islamique avec l’émergence de nouveaux intellectuels arabisants véhiculant par ailleurs un discours politique qu’aborde la partie 8, Modernization of the islamic Educational System (La modernisation du système d’enseignement arabo-islamique, pp.37-41). Ousmane Kane souligne le fait que pour palier à son besoin de disposer d’un personnel dans son administration, l’État colonial avait tenté d’endiguer la réticence des familles musulmanes par rapport à l’école laïque en créant des écoles arabo-islamiques modernes : les medersa (p.37).
Avec la formation d’une élite politique dans des écoles dont les objectifs de création sont en réalité à l’encontre de l’influence de l’establishment maraboutique, l’enseignement islamique traditionnel très limité tente d’imiter le système mis en place par l’administration coloniale. Mais, le pouvoir colonial soutenait parallèlement des initiatives privées visant à promouvoir un système d’éducation islamique avec l’usage de langues locales (bambara, pulaar) comme langue d’instruction et continuait à combattre l’enseignement islamique traditionnel qui posait des actes politiques à ses yeux.
La création des écoles franco-arabes fondées dans "un souci d’homogénéisation de l’enseignement et de création de débouchés pour les diplômés des écoles arabes locales", permet de dispenser un enseignement général en Arabe, accompagné de cours en langue française d’un niveau élémentaire. Cette école permet aux diplômés de prétendre à un emploi de qualité dans la fonction publique (p.39).

Mais le manque d’universités pour arabisants en Afrique subsaharienne (sauf au Niger et en Uganda) va encourage leurs départs pour les universités du monde arabe (p.41). C’est de cette migration qu’il s’agit dans la partie 9, Sub-Saharan African Arabists and Higher Education in the Arab World (Les Africains arabisants sub-sahariens et l’éducation supérieure dans le monde Arabe, pp. 43-49).
Pour Ousmane Kane, c’est grâce au maintien des relations traditionnelles entre les pays d’Afrique du Nord et les pays islamisés du Sud du Sahara consolidées par la situation coloniale, que les arabisants ont pu bénéficier de bourses qui leur permettent de poursuivre une formation dans les "écoles coraniques et arabo-islamiques traditionnelles". Un pays comme l’Égypte (comparativement au Maroc, à l’Algérie ou l’Arabie saoudite) a été "la destination favorite des arabisants de l’Afrique sub-saharienne". Mais ces universités de l’Afrique du Nord ne constituent parfois qu’une étape. Car, le problème d’insertion dans le marché de l’emploi sub-saharien, a encouragé certains arabisants à se rendre en Europe avec le "système d’équivalence" qui permet de "poursuivre des études de second ou de troisième cycle universitaire". L’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris en accueille certains, et ce malgré leur faible niveau en français. Ceux qui réussissent un troisième cycle pouvaient espérer de "meilleures chances d’insertion professionnelle" avec la langue arabe et le français en plus (pp.44-45)

Tandis que, comme le souligne l’auteur, le retour des arabisants qui ne maitrise pas les langues occidentales est une source de désillusion au plan de l’insertion professionnel comme religieux. En effet, malgré leur capital religieux scolairement certifié, ils ne peuvent pas "rivaliser pour le contrôle du champ religieux et social avec un establishment religieux local doté d’une solide base économique, d’un capital social, et d’un meilleur accès à l’État". Cette incapacité leur incite à contester contre l’État "en puisant dans les ingrédients du langage politique de l’islam". La partie 10, Arabists and Islamism (Arabisants et islamisme, pp. 51-52) engage cette problématique des enjeux politiques du retour des arabisants.
Ousmane Kane relève ainsi que, les arabisants sont pour une "islamisation", c’est-à-dire, "plus d’arabisation, plus de reconnaissance sociale et des possibilités d’insertion professionnelle pour eux". Et dans les années 1980, ils ont participé à la "restructuration du champ religieux musulman et de l’expansion de l’islamisme". Ils pensent trouver dans la religion les réponses liées aux difficultés des pays subsahariens, et appellent à se "battre pour instituer un État islamique en remplacement de l’État laïque d’inspiration occidentale" (p.52).

A la fin de ce "document de travail", on retrouve des annexes [Appendix I, surtout] où l’auteur offre plusieurs thématiques de recherche [A research Project] (pp.57-60) allant de l’étude des "prises de position des intellectuels non-Europhone sur les principes universels" à l’’impact "de la tradition intellectuelle islamique sur la société". Ce travail dans l’ensemble, a permis à Ousmane Kane de nous démontrer que l’histoire intellectuelle de l’Afrique sub-saharienne ne peut se résumer à l’étude de la bibliothèque coloniale et aux seuls intellectuels Europhones.

Après une lecture de Mudimbe et Appiah dont les travaux se fondent "essentiellement sur l’ordre épistémologique occidental", l’auteur de Non-Europhone Intellectuals démontre ainsi que, pour n’avoir pas été au "fait de l’importante bibliothèque islamique d’Afrique sub-saharienne", les deux auteurs n’ont pas pu traiter convenablement dans leurs travaux "les repères épistémologiques" de la bibliothèque islamique.
Le concept de Non-Europhone Intellectuals, permet alors aux chercheurs de reconstituer autant que possible cette bibliothèque islamique constituée de "non-Europhones/de métisses" et qui atteste d’une vie intellectuelle intense et de débats de société importants totalement ignorés par l’écrasante majorité des intellectuels Europhones. C’est un "document de travail" qui permet en ce qui concerne l’Afrique, de casser en effet le mur qui existe entre les données écrites dans les langues occidentales et arabes.

Kane, Ousmane Oumar. Non-Europhone Intellectuals. (Trad.) Victoria Bawtree. Dakar : CODESRIA, 2012.

Note : Traduction non officielle. En effet, pour ce compte rendu informatif, nous avons travaillé avec la version anglaise du livre.

décembre 1er 2014



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