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REVUE DE LIVRES : Sabelo J. Ndlovu-Gatsheni (2014), Coloniality of Power in Postcolonial Africa Myths of Decolonization. Dakar : Codesria, 290 p.

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Cette réflexion se présente en trois parties avec huit chapitres. La première partie, qui traite de ce que l’auteur appelle la matrice coloniale du pouvoir (Colonial Matrix of Power), comprend trois chapitres avec l’introduction qui constitue le (chapitre 1). Le (chapitre 2) est intitulé ‘piège de la matrice coloniale du pouvoir’ (snare of colonial Matrix of Power) permet à l’auteur d’engager la réflexion sur la manière dont l’Afrique est controlée. Alors que le (Chapitre 3), sur les mythes de la décolonisation et les illusions de la liberté (myths of decolonization and Illusions of Freedom) aborde ainsi la question du mythe de la décolonisation.

La Partie II, discute les constructions discursives des peuples africains (discursive constructions of the African people) comme le titre du (chapitre 4) et sur la ‘colonialité de l’existence/l’être et le phénomène de la violence (Coloniality of being and the phenomenon of violence) (chapitre 5).

La Partie III offre des (Case Studies), c’est-à-dire, des études de cas dans des pays comme l’Afrique du Sud et le Zimbabwe. Il interroge l’idée de l’Afrique du Sud et son nationalisme panafricain (South Africa and Pan-South African Nationalism), au (chapitre.6) ; et la crise du nationalisme zimbabwen (Zimbabwe and the Crisis of Chimurenga Nationalism), au (chapitre 7). Quant à la conclusion (chapitre 8), elle ouvre une perspective interrogatoire sur le présent et l’avenir (the murky present and the mysterious future) du continent.

Le premier chapitre [Introduction : A neocolonized Africa (pp.3-36)] présente le livre comme une étude qui aborde la situation délicate des Africains dans un monde postcolonial nécolonisé (’postcolonial neocolonized world’) créé par un processus négatif de la modernité telle qu’elle s’est répandue dans le monde. Il traite, comme indiqué par l’auteur que nous allons largement convoquer ici, avec la démarche politique de fabrication du monde postcolonial africaine énoncée par des concepts tels que, la ’colonialité du pouvoir’ (coloniality of power), la ’colonialité de la connaissance’ (coloniality of knowledge) et la ’colonialité de l’existence’ (coloniality of being). Il fournit également un aperçu des imaginations clés de la trajectoire historique de l’Afrique engendrée à la fois par l’euphorie des indépendances dans les années 1960 et la crise des années 1970. Enfin, l’auteur explique comment le processus de décolonisation a plongé dans le monde du néocolonialisme produisant ce qu’il appelle, un ’monde postocolonial africain néocolonial’ (postcolonial African neocolonial world) plutôt qu’un réel ’monde postcolonial africain’, habité par des Africains libérés capables de déterminer leur propre destin.

Le deuxième chapitre [In the Snare of Colonial Matrix of Power (pp.37-64)] traite de la manière dont le continent africain et ses peuples ont toujours été enchevêtrés et pris dans les pièges, les matrices coloniales du pouvoir qui sont invisibles mais très puissants. Les contours de la matrice coloniale du pouvoir que sont, le contrôle de l’économie ; le contrôle de l’autorité ; le contrôle du genre et de la sexualité ; et le contrôle de la subjectivité et de la connaissance se sont établis dans le continent au début de la propagation de la modernité occidentale dans d’autres parties du monde, sur le dos des explorateurs, des missionnaires et des colonisateurs. Malgré la célébration de la décolonisation, ce qui existe aujourd’hui comme écoles, les collèges et universités restent avant tout des ’institutions à aspirations occidentales’ situées dans le continent africain pour y produire des élites occidentalisées en rupture avec la société africaine et ses valeurs. Ainsi, l’Afrique n’a pas réussi à se libérer de la colonisation épistémologique inscrite sur le continent et ses populations les écoles missionnaires et laïques, les confessions religieuses, et bien d’autres institutions qui ont porté l’impérialisme culturel occidental.

Le troisième chapitre [Myths of Decolonization and illusions of Freedom (pp.65-95)] aborde la question du processus de décolonisation afin de comprendre sa grammaire et par la suite le dévoiler comme un processus qui n’a jamais été achevé et qui, par conséquent, continue à obscurcir et de cacher la néfaste matrice coloniale du pouvoir qui a empêché la renaissance de l’Afrique comme un monde postcolonial confiant et courageux. Ainsi, il réévalue le processus de décolonisation souvent célébré et révèle les mythes et illusions de la liberté obscurcie par l’idée de la décolonisation. Ce chapitre permet donc de démasquer les limites de la décolonisation, d’analyser comment la décolonisation au nom de la liberté des Africains est accaparée par ceux qui occupèrent les positions des élites politiques et économiques blanches partantes ; et non traduite en liberté pour les populations ordinaires. La lutte pour la souveraineté populaire est encore en cours en Afrique postcoloniale, mais cette fois elle est contre les élites politiques africaines qui se sont engagés sur l’accumulation primitive de la richesse, exactement comme les colonisateurs, tout en réduisant au silence leurs concitoyens.

Le quatrième chapitre [Discursive construction of the African People (pp.99-124)] met l’accent sur la construction des ’peuples africains’ en une force politique et sociale ainsi qu’un produit de la ’colonialité du pouvoir’ à travers la classification raciale. L’auteur engage la question de la formation discursive des identités africaines. Son principal argument est que l’Afrique est non seulement une construction sociale et politique, mais aussi une victime des identités imposées et cette réalité a fait que les trajectoires politiques africaines continuent à progresser dans une direction de négociations difficiles pour se situer au-dessus de singularités imposées de l’extérieur. Il interroge alors les principaux processus de formation de l’identité africaine, tels que la traite négrière, l’impérialisme, le colonialisme, le panafricanisme et le nationalisme qui se sont combinés pour former le terrain discursif dans lequel les identités africaines ont été construites à travers l’histoire et dans l’espace.

Le chapitre cinq [Coloniality of Being and the Phenomenon of violence (pp.125-144)] s’intéresse à l’atmosphère imprègné de violence en Afrique. L’auteur situe les racines de la logique de la violence en Afrique dans la modernité coloniale et sa reproduction des subjectivités africaines, quand la race a été utilisée pour nier même leur humanité. Les études de cas du peuple Herero de Namibie qui ont été les victimes du génocide colonial allemand ; les Congolais sous le roi Léopold II où la violence était le mode de gouvernance ; et l’Afrique du Sud, où la situation néo-apartheid recréa une violence systémique qui est manifeste dans les townships noirs ; et les établissements informels sont utilisés pour amplifier et qualifier les arguments avancés dans ce chapitre. L’autre préoccupation majeure du chapitre est d’expliquer comment la violence coloniale se reproduit sur le psychisme des nationalistes africains pour devenir ensuite une caractéristique majeure de la gouvernance postcoloniale.

[The Idea of South Africa and Pan-South African Nationalism (pp.147-178)] est le titre du sixième chapitre. Lequel chapitre aborde la question de la pluralité des identités autour d’une imagination populaire pour créer une identité singulière d’envergure nationale, et retrace l’évolution historique et les généalogies de l’idée de l’Afrique du Sud ainsi que les questions complexes de l’appartenance et de la citoyenneté du XIXe siècle à nos jours. Le chapitre interroge la formation de ces processus identitaires tels que l’anglicisation et le nationalisme républicain Afrikaner qui ont abouti à l’institutionnalisation de l’apartheid. Il entreprend aussi l’examen du nationalisme africain comme autre couche dans la généalogie de l’idée de l’Afrique du Sud. Le chapitre se termine par une réflexion sur les défis de la construction de la nation actuelle, et particulièrement les efforts visant à transcender la race comme une organisation ainsi que les forces de division dans une société sud-africaine qui cherche à se reconstruire sur les principes de non-appartenance raciale et civique.

Le chapitre sept [Zimbabwe and the Crisis of Chimurenga Nationalism (pp.179-236)], continue sur la problématique de l’imagination de la nation, s’intéressant particulièrement au Zimbabwe. L’auteur propose une perspective historique de l’évolution de l’idée du Zimbabwe, et commence par aborder l’idéologie Chimurenga comme fil conducteur qui parcourt la vie politique des années 1960 à nos jours. Le chapitre contient une analyse sur la façon dont la lutte pour la libération elle-même apparait comme un terrain discursif à l’intérieur duquel l’idée du Zimbabwe qui a été traduit d’un phénomène imaginaire à la réalité, n’était pas seulement caractérisée par une retribalisation et des divisions ethniques et régionales, mais aussi détourné lors de la conférence de Lancaster House par les Britanniques et les Américains pour produire un état néocolonial du Zimbabwe.

La conclusion et le chapitre huit [The Murky Present and the Mysterious Future (pp.239-264)], comme le propose l’auteur, porte sur le thème complexe de la phénoménologie de l’incertitude humaine. L’auteur s’y intéresse en introduction au concept de la phénoménologie de l’incertitude et des registres utopiques déployés par les Africains et les autres êtres humains ailleurs afin d’imaginer l’avenir. Il se penche ainsi sur l’avenir de l’Afrique à travers la contextualisation des défis idéologiques, politiques et économiques, des situations difficiles et des dilemmes du continent dans un contexte global. Il revisite aussi le nationalisme africain en vue de révéler la faiblesse de sa base sociale qui est la cause de son échec dans la création de Nations stables et de prospérer en tant que force émancipatrice et libératrice ; et plus loin l’auteur aborde la question des limites de la démocratie néo-libérale qui, comme un projet émancipateur, fournit les aperçus de la future direction politique de l’Afrique.

"Coloniality of Power in Postcolonial Africa. Myths of Decolonization", interroge largement l’impasse postcoloniale et l’idée de libération en Afrique ; ainsi que la crise de la dépendance culturelle et économique par rapport à l’explication idéologique. Cette étude aborde également les trois principaux problèmes de l’Afrique, à savoir : la grammaire de la décolonisation, y compris la question de ce qu’est et qui est Africain. C’est une étude qui offre également de profondes réflexions sur les réalités de l’Etat oppressif postcolonial, et sur les contradictions structurelles africaines. Dans cette étude, il est clairement démontré comment l’identité africaine est restée en otage d’une grammaire moderniste et comment les discours autochtones actuels ont leurs racines profondes dans l’expérience coloniale africaine dont on peut retracer les origines à l’époque des rencontres coloniales. Ainsi, tout au long de cette réflexion, une tentative est faite pour expliquer la logique de la récurrence de la violence en Afrique dans une perspective historique.

Dr. Pape Chérif Bertrand Bassène

septembre 3 2015



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