Council for the Development of Social Science Research in Africa
Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique
Conselho para o Desenvolvimento da Pesquisa em Ciências Sociais em África
مجلس تنمية البحوث الإجتماعية في أفريقيا


SAMIR AMIN (1931-2018) : Un titan s’en est allé

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Le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA) souhaite informer officiellement les membres de la communauté intellectuelle africaine du décès, le dimanche 12 août 2018, du Professeur Samir Amin. Pour le CODESRIA, c’est la fin d’une époque dans l’histoire de la recherche sociale en Afrique, compte tenu des nombreux rôles de pionnier joués par le regretté Professeur Amin en tant que chercheur, enseignant, mentor, ami, révolutionnaire. Pour trois générations d’africains et, bien entendu, pour les chercheurs radicaux de par le monde, le Professeur Amin était ce baobab géant dont la grandeur d’intellect et d’esprit a fait un modèle digne de ce nom. En tant que directeur de l’Institut africain de développement économique et de planification (IDEP), il a, à l’IDEP, organisé la première ébauche du CODESRIA, rassemblé et nourri les nouveaux talents qui ont lancé le Conseil sur la voie de la croissance et de la résilience qui en ont fait ce qu’il est aujourd’hui. En tant que Secrétaire exécutif et fondateur du CODESRIA, il a travaillé en étroite collaboration avec Abdalla Bujra et, plus tard, Thandika Mkandawire à façonner les premières années de l’identité intellectuelle et de la trajectoire du CODESRIA.

Samir Amin est resté engagé avec le CODESRIA et sa communauté de chercheurs après que celui-ci a déménagé des locaux de l’IDEP à une nouvelle maison dans le quartier Fann Résidence de Dakar, Samir Amin. Il a participé activement et efficacement dans toutes ses activités. La prochaine Assemblée générale du CODESRIA, la 15ème, qui se tiendra en décembre 2018 pourrait être la première Assemblée sans Samir Amin. Mais son esprit intellectuel et révolutionnaire sera certainement présent de même que les pensées et les idées qu’il partageait si généreusement et qui, à la fin, continueront d’inspirer la réflexion et le débat.
 
Le voyage intellectuel de Samir Amin a été long et illustre. C’est un voyage marqué par des engagements qui distinguent un savant aux convictions inébranlables. Il meurt universitaire socialiste sans réserve ou, comme le qualifie le titre de ses mémoires, « marxiste indépendant » dont l’œuvre était portée par une conviction tenace dans la confrontation et l’opposition aux orthodoxies économiques de totalisation en prélude à la transformation sociale. Il était immuable dans sa conviction que le monde devait s’éloigner du capitalisme et œuvrer à construire de nouvelles sociétés « post-capitalistes ». Il décrivait le capitalisme comme une petite parenthèse dans la longue histoire de la civilisation humaine. Son travail identifie et documente les multiples crises du capitalisme, un système qu’il décrit comme sénile et obsolète. À sa place, Samir Amin a formulé une alternative politique qui, selon lui, progresserait :i) en socialisant la propriété des monopoles ; ii) en dé-financiarisant la gestion de l’économie, et ; iii) en dé-globalisant les relations internationales. Pour lui, ces trois directions servent de base à une politique active de démantèlement du capitalisme ; une politique pour laquelle il a mis ses compétences et son énergie au service de la mobilisation. Au fur et à mesure qu’il avançait en âge, il rassemblait de nouvelles énergies pour continuer la lutte.
 
Beaucoup d’écrits de Samir Amin reprennent à plusieurs reprises la nécessité urgente de démanteler le « système obsolète » connu sous le nom de capitalisme mais aucun n’était aussi catégorique dans le réexamen du fondement culturel sous-jacent du « système obsolète » qu’Eurocentrisme. Dans cette publication, il fournit une critique retentissante de l’histoire du monde centrée autour de la modernité eurocentrique et nous invite à comprendre la modernité comme un processus inachevé qui, pour survivre à ses crises actuelles, aura besoin de la « reconstruction économique, sociale et politique de toutes les sociétés du monde ». Intrinsèque à cette argumentation est une position ancienne sur l’importance du moment Bandung (1955) comme celui d’une autre mondialisation fondée sur la solidarité afro-asiatique. C’est de cette perspective que l’on comprend la vision et la présence imposantes et mondiales de Samir Amin.

Il ne fait aucun doute que la présence intellectuelle de Samir Amin était définie par la profondeur des connaissances, la complexité de la pensée et la fidélité aux principes d’organisation marxistes. Il est impossible de résumer l’œuvre produite, les engagements révolutionnaires et le potentiel de transformation qui l’ont amené à rester ferme, même lorsque beaucoup d’autres n’étaient que trop heureux de trouver une bonne raison de revenir en arrière et de se conformer. Son œuvre est immense en volume mais aussi dans la profondeur de ses connaissances et de sa pertinence pour la société. Il a suscité et rejoint des débats à travers le monde, mais surtout avec des camarades d’Amérique latine et d’Asie, ceux de l’école de la dépendance et du sous-développement. Dans la revue phare du CODESRIA, Africa Development, Samir Amin, a publié vingt articles. Un document biographique qu’il a partagé avec le Conseil liste 24 livres en anglais et 41 en français. Il est publié en anglais, français, arabe, italien, portugais et espagnol. Dans toutes ces publications et dans les différentes langues, Samir Amin a exprimé sa conviction des alternatives, une conviction restée forte jusqu’au dernier mois de son passage sur terre.
 
Né le 3 Septembre 1931 au Caire, Egypte d’un père égyptien et d’une mère française, les convictions de Samir Amin doivent beaucoup au contexte de son enfance, de Port-Saïd dans le nord de l’Egypte au Caire où il a été scolarisé. Il passé les premières de sa vie et de sa scolarité en Egypte avant d’aller en France poursuivre des études supérieures à l’Institut d’études politiques de Paris (« Sciences Po ») où il a obtenu un diplôme en 1952. En 1957, à la Sorbonne, il obtient son doctorat. Samir sera plus tard détenteur d’un autre diplôme en statistiques mathématiques de l’Institut national de la statistique et des études économiques. Il avait toujours été intéressé par la pensée et l’action radicales, notant dans une interview « qu’il se considérait déjà comme communiste au lycée ». Dans leur enfance, lui et sa bande ne savaient pas ce qu’était vraiment le communisme, et ils pensaient que cela signifiait « l’égalité entre les êtres humains et entre les nations, et que cela a été accompli par la révolution russe ». Il n’est pas surprenant qu’avec ce pedigree, Samir Amin ait concentré ses recherches sur « Les origines du sous-développement - l’accumulation capitaliste à l’échelle mondiale » et a souligné dans son travail que le sous-développement à la périphérie était dû au fonctionnement du système capitaliste. Il a par conséquent insisté sur la nécessité de recherche d’alternatives socialistes à la mondialisation libérale.

Samir Amin est revenu au Caire en 1957, a travaillé brièvement à L’Institut Gamal Abdel Nasser pour la gestion économique (1957- 1960) avant d’intégrer le Ministère de la planification du Mali en tant que conseiller (1960- 1963).Par la suite, la vie intellectuelle de Samir Amin devint largement internationaliste dans son orientation, et principalement ancrée sur la question de l’accumulation comme clé pour comprendre le sous-développement. Il naviguait entre la France où, en 1966, il prend des fonctions de professeur et Dakar, au Sénégal, sa maison d’adoption où il a travaillé pendant dix ans, de 1970 à 1980 à l’IDEP. Plus tard en 1980, il a fondé le Forum du Tiers Monde, initialement basé au Secrétariat du CODESRIA, a pesé de tout son poids dans l’institutionnalisation d’ENDA et du Forum mondial des alternatives. Son soutien à la politique révolutionnaire est marqué non seulement dans les livres et les articles qu’il a publiés, mais aussi dans les nombreuses conférences où il a parlé de la pertinence persistante de la politique radicale.
 
La pensée de Samir Amin était en grande partie définie par la solidarité construite autour de la Conférence de Bandung en 1955. Cette conférence reste la pierre angulaire de son œuvre dans laquelle les civilisations et les histoires non occidentales jouent un rôle important. Bandung, pour lui, a inauguré un modèle différent de mondialisation, celui qu’il a appelé « la mondialisation négociée ». N’étant pas une base suffisante pour une « dissociation » complète d’avec le « capitalisme obsolète », Samir Amin a vu dans les opportunités de solidarité afro-asiatiques la voie menant à cette dissociation : « le processus, comme il l’expliquait, par lequel vous soumettez les relations extérieures aux besoins de changements et d’objectifs sociaux progressistes internes ». La notion de « dissociation » occupe une place majeure dans la pensée de Samir Amin en opposition à « l’ajustement » qui était l’approche privilégiée des institutions de Bretton Woods. Il a noté que la dissociation est en fait un processus qui, selon les sociétés la mettant en œuvre, peut être utilisé pour installer un niveau progressif de développement autonome au lieu d’avoir des pays de la périphérie restant enfermés et s’adaptant simplement aux tendances établies par un système capitaliste fondamentalement inégalitaire.
 
En Samir Amin, nous avons trouvé le véritable sens de la praxis ; un penseur qui insiste sur le fait que son œuvre a un intérêt immédiat pour la société. Sa disparition nous prive de l’énergie pratique qu’il a apportée à nos réunions et à nos débats ; elle dénie aux penseurs radicaux un modèle et la boussole qui leur a permis de naviguer dans les eaux perfides, voire meurtrières du capitalisme. Nous avons cependant la chance d’avoir vécu en sa compagnie, d’avoir appris à la fontaine de ses connaissances et d’avoir partagé la passion de ses convictions. Le Conseil prévoit de revigorer la valeur de son héritage en lui dédiant la 15ème Assemblée générale. Le CODESRIA reste un héritage que Samir Amin lègue à la communauté des sciences sociales africaine. Jamais nous ne l’oublierons jamais. Jamais.