Council for the Development of Social Science Research in Africa
Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique
Conselho para o Desenvolvimento da Pesquisa em Ciências Sociais em África
مجلس تنمية البحوث الإجتماعية في أفريقيا


Le Sud et l’hégémonie internationale : une perspective tri-continentale

7 novembre-2 décembre 2005, La Havane (Cuba)

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Un des principaux problèmes, sinon le principal problème auquel les pays du Sud sont confrontés est le système de répartition très inégal du pouvoir et des richesses, qui s’est accentué au cours du dernier quart de siècle. La seconde question majeure qui se pose à ces pays du Sud porte sur le défi relatif à la construction de l’État, dans un contexte d’érosion de la souveraineté nationale, provoquée par le nouveau système d’hégémonie internationale et son évidente orientation néolibérale.

Immédiatement après le démembrement de l’Union soviétique et la fin de l’ordre bipolaire, l’on espérait fortement que les « dividendes de la paix » aideraient à financer la reconstruction et le développement économiques des pays du Sud. Malheureusement, c’était là faire preuve d’un trop grand optimisme, car le système de polarisation économique déjà existant n’a fait que s’accentuer au cours de la dernière décennie du XXe siècle. L’aggravation des inégalités au niveau international a agrandi le fossé séparant les pays du Nord et ceux du Sud, et les tendances à l’unilatéralisme sur la scène internationale, et leur lot de conséquences désastreuses, ont été exacerbées, aussi bien au niveau économique que militaire. Une littérature récemment publiée a également montré comment l’impact du nouvel ordre hégémonique international, conduit par des forces économiques et politiques, telles que les « institutions financières internationales », a fortement marqué l’agenda interne des États et déterminé de nouvelles formes de subordination intellectuelle et de conflits de classe locaux.

Malgré l’instauration de ce cadre structurel international, plusieurs auteurs se sont penchés sur les réactions populaires de plus en plus perceptibles fustigeant les inégalités de la mondialisation néolibérale, qui sont un facteur à prendre en considération. Selon les mouvements sociaux internationaux, dont le mécontentement et l’activisme en faveur du changement ont donné naissance à divers forums anti-mondialisation (Porto Alegre et Mumbai, entre autres), à de nouvelles coalitions Sud-Sud, telles que l’IBSA – l’alliance de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud, et aux conférences de Doha et Cancun de l’OMC, la structure hégémonique internationale serait fortement endommagée et les failles visibles lourdes de symboles. La réalité est qu’une lourde structure verticale a été imposée au niveau de l’échiquier international. Cette nouvelle situation est bien décrite dans la littérature en plein essor sur l’« empire » ou, encore sur l’« impérialisme néolibéral », ou « l’hégémonie internationale », comme le décrivent d’autres auteurs. Malgré les querelles intellectuelles au sujet de l’appellation la plus appropriée pour ce phénomène, il demeure que le réseau asymétrique de relations sociales, politiques et culturelles caractérisant le système international d’aujourd’hui est tel qu’il empêche les pays de la « périphérie » de mettre en place des décisions souveraines dans certains domaines clés de la gouvernance. L’importance hautement stratégique de l’influence et du contrôle de pays étrangers, qui constituent une entrave à la bonne performance et à la légitimité des gouvernements démocratiques d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, appelle à une large redéfinition des concepts, au-delà du cadre actuel offert par les sciences sociales conventionnelles.

Rôle des Institutions financières internationales

Au cours des 25 dernières années, le processus de prise de décision démocratique dans le monde en développement a été confronté à d’énormes difficultés. Étant donné que les pays ne jouissent plus de leur souveraineté dans le domaine des relations internationales, ils ont du mal à honorer leur souveraineté populaire nationale, une situation qui contribue à la dé-légitimation des processus démocratiques au sein des frontières nationales. Comme nous l’avons dit plus haut, certaines institutions telles que le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, l’Organisation mondiale du commerce, et sous nos cieux, l’Inter-American Development Bank, la Asian Development Bank et la Banque africaine pour le développement jouent un rôle double, en influant fortement les processus politiques locaux. Le premier rôle de ces institutions est un rôle économique, qui consiste à promouvoir des politiques orthodoxes d’ajustement structurel et de stabilisation ; le second rôle est un rôle politique de conversion des gouvernements nationaux aux critères du Consensus de Washington. Ainsi, même si ces IFI s’évertuent à répéter que leur mission et leurs interventions sont purement techniques, et « non politiques », il n’en demeure pas moins qu’elles contribuent fortement à faire « plier » les États et à les contraindre à suivre la « bonne » politique. Pour ce faire, ces institutions essaient de dompter les gouvernements récalcitrants, et permettent de contenir les pressions provenant des mouvements populaires du Sud

En outre, les IFI ont tenté de se positionner comme les principaux acteurs de production de connaissance, dans leur volonté d’imposer leur projet intellectuel, leur idéologie (succès historique vient de l’association de l’économie de marché avec la démocratie libérale !) et les intérêts des forces qui les dirigent. Tout cela a lieu dans un contexte de mises en garde, de pressions, et de menaces effectuées à travers le personnel des IFI, à travers les membres de leurs Conseils d’administration (au sein desquels les États-Unis jouissent d’un pouvoir de veto décisif), et par un réseau de banques commerciales et d’investissement, de cabinets de consultation internationaux, d’experts en « risques nationaux », de « gourous » de Wall Street, de représentants de la presse financière internationale, de fonctionnaires d’autres IFI, des plus grands économistes classiques, et des collègues technocrates et politiques de ce pouvoir international, basés dans le Sud. Ainsi, un pays pauvre, lourdement endetté, a très peu de chances s’il ne suit pas les « recommandations de politique » d’une coalition si imposante.

En conclusion, l’on peut affirmer que les IFI reproduisent les asymétries d’un système international extrêmement inégal, en facilitant un impressionnant transfert de ressources naturelles, de revenus et de richesses du Sud vers le Nord. Aujourd’hui, le pillage des ressources du Sud est mené avec des « gants blancs » et les principaux acteurs de cette tragédie ne sont plus les chefs ou les tyrans militaires d’hier, mais une armée d’« experts » et d’« économistes » bien plus dangereuse, qui, après s’être emparés d’un pays, le gèrent comme leur espace exclusif, en plaçant leurs propres clones à des postes vitaux de l’appareillage gouvernemental et de grandes agences économiques.

Programme de recherche

Il est à présent urgent de redéfinir le rôle des IFI dans le système international, dans le cadre d’une vaste réaction intellectuelle du Sud, face à cette nouvelle hégémonie internationale. Pourtant, la littérature dominante relative à cette question s’intéresse peu à ce point précis. Si les pays en développement souhaitent trouver des voies alternatives menant au développement, ils doivent alors procéder à une profonde critique du rôle et des fonctions des IFI, avant d’élaborer des politiques alternatives. Les signes émergents annonciateurs d’une ébauche de politiques alternatives doivent être passés à la loupe, afin de contrebalancer le programme des IFI. Par exemple, un certain nombre de pays est en train de construire de nouvelles coalitions, afin de consolider leur autonomie sur la scène internationale. Malgré le défaut de stratégie concertée du Sud, il convient tout de même de noter que certains pays, ainsi qu’une poignée de mouvements sociaux tentent de modifier les termes du débat. À travers l’institut d’été inaugural Sud-Sud et d’autres initiatives, APISA, CLACSO et CODESRIA invitent les chercheurs du Sud à aborder les points suivants :

a) Une analyse comparative au niveau de ces trois régions portant sur l’impact du Consensus de Washington sur la croissance économique, la justice sociale, la réduction de la pauvreté, le processus de politique intérieure et la gouvernance démocratique.

b) Une revue des alternatives de politiques qui ont été appliquées au niveau régional, national et local, mais également une présentation des réflexions et théories relatives à ces alternatives, élaborées par les chercheurs des pays en développement.

c) Une étude du rôle des négociations commerciales actuelles et de leur éventuel impact sur l’économie mondiale actuelle.

d) Face à l’injustice flagrante qui prévaut au sein du système international, et face à la faillite des organisations multilatérales existantes, comment les pays du Sud peuvent-ils promouvoir l’instauration d’un nouvel ordre mondial plus démocratique ?

e) Une évaluation préliminaire du processus de formation de coalition (des mouvements sociaux) et des Ètats (tels que le Consensus de Buenos Aires, en 2003) sera présentée, afin d’évaluer le poids des forces anti-hégémoniques.

décembre 30 2009



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