Council for the Development of Social Science Research in Africa
Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique
Conselho para o Desenvolvimento da Pesquisa em Ciências Sociais em África
مجلس تنمية البحوث الإجتماعية في أفريقيا


Alternatives de genre et développement africain : théories, méthodes et arguments

27–29 octobre 2005, Le Caire (Égypte)

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Depuis le début des années 90, le CODESRIA est à l’avant-garde du combat qui consiste à amener les universitaires africains à étendre les frontières de la production de connaissance à des questions spécifiques, telles que le genre, de sorte que ce thème soit intégré dans les cadres d’analyse de l’ensemble des chercheurs actifs dans les réseaux du Conseil et ceux d’autres foyers africains de production académique. Ces efforts sont conformes à l’engagement institutionnel du Conseil, tel que stipulé dans sa Charte, consistant à produire des connaissances puisées dans les réalités du continent africain, susceptibles de contribuer à améliorer progressivement les conditions d’existence des populations, et qui seraient inspirées de contributions issues de perspectives multidisciplinaires. Les résultats tirés de l’expérience du Conseil et d’autres institutions animées du même dessein, ont permis la constitution de nombreuses études sur différents aspects de la dynamique de développement vue sous l’angle du genre, ainsi que l’expansion de la communauté des universitaires africains manifestant un certain intérêt pour la recherche sur le genre ; ces résultats ont également permis à cette même communauté de se constituer en réseaux au niveau sous-régional et panafricain, tout en donnant un écho mondial aux voix de ses membres.

Cependant, à un autre niveau, force est de constater que malgré tous les progrès réalisés, visant à prouver que le genre est indispensable à l’élaboration de toute forme de recherche en sciences sociales, et nécessaire à l’exhaustivité de tout projet de transformation sociale, il reste cependant un important travail à accomplir dans ce domaine. Les défis posés sont multiples ; ils sont principalement liés à la nécessité de consolider les nombreuses critiques du développement, formulées à partir de diverses perspectives de genre (et de perspectives féministes), qui doivent à présent être transformées en un ensemble d’alternatives complet et cohérent, susceptible de conduire des avancées sur le plan de la théorie, de la méthode et de la pratique. Le fait de donner une dimension genre au développement africain nécessite d’examiner avec attention non seulement les outils analytiques à la disposition du chercheur, mais également la critique du développement basée sur le genre qui remet en cause les fondements mêmes du processus africain de développement et les termes par lesquels ce dernier a servi de préalable à de nouvelles approches théoriques et à de nouveaux instruments de politique publique. En somme, ce que l’on évoque aujourd’hui, c’est un changement absolu de paradigme, qui nécessitera un renouvellement des connaissances.
Il est avéré que les stratégies Women in Development (WID), Women and Development (WAD)/Gender and Development (GAD) qui ont donné corps aux interventions en matière de politique publique, ont permis de faire face à certaines contradictions liées au genre, dans le cadre du processus de développement. Toutefois, ces stratégies ont été limitées par le fait qu’elles étaient appliquées dans le cadre des paramètres du modèle de développement initié par l’État, et dans le cadre des discours des intellectuels appartenant à ce système. Elles ont également contribué à limiter le terrain d’analyse à des considérations ou perspectives « économistiques », associant la notion de développement à la croissance économique. En outre, l’on a continué de considérer les femmes davantage comme des objets de l’histoire, que comme des actrices du développement. Les nombreux efforts consentis pour mieux attirer l’attention sur les tendances de l’économie informelle (les expressions culturelles et artistiques du travail de développement des femmes, le statut de l’économie domestique, la transformation des identités de genre dans le cadre des processus de production et des processus commerciaux), et sur les innovations en sciences et technologie ne sont pas parvenus à modifier les termes du débat en cours, ni à générer de discours alternatif, en partie à cause de la « bailleurisation » accrue de la question du genre, considérée comme un outil de politique publique.

Le recul de la stratégie de développement étatique, qui s’est opéré à la suite de la révolution néolibérale des années 80 a constitué un véritable échec pour les approches WID–WAD/GAD, car leur ancrage intellectuel se trouvait alors menacé par le changement radical de direction qui a eu lieu, lorsque l’idéologie du marché et des programmes d’ajustement structurel du FMI / Banque mondiale a commencé à gagner du terrain. Par la suite, un certain nombre d’efforts a été consenti, afin de transcender le cadre WID-WAD/GAD, initialement basé sur des stratégies d’extension de l’accès aux microcrédits, dans le but de réduire les coûts de l’ajustement économique néolibéral et d’améliorer la participation des femmes aux marchés. Par la suite, l’on a investi dans des actions destinées à modifier les modèles et politiques macro-économiques dominants, afin de mieux prendre en compte les questions de genre. Dans cette perspective, la budgétisation tenant compte de l’aspect genre a été l’une des dispositions les plus marquantes. Le corollaire politique de cette mesure a été la montée du féminisme d’État, symbolisé par les bureaux officiels de premières dames, mais également par les campagnes militant pour un plus grand équilibre de genre au sein des institutions du pouvoir étatique. Même si ces approches ont permis de maintenir la question du genre à l’ordre du jour, la plupart ne sont pas parvenues à transcender les paramètres définis par les nouveaux discours sur le marché et l’économie politique du néolibéralisme. Leur volet politique a très certainement contribué à renforcer les structures existantes du pouvoir obscurantiste.

Lorsque que l’on jette un regard rétrospectif sur l’Afrique des années 80 et 90, l’on regrette que les discussions dominantes sur le développement ne soient pas parvenues à identifier la raison de l’incapacité des chercheurs et praticiens du développement à rompre d’avec cet emprisonnement intellectuel (auto-imposé), symbolisé par les catégories théoriques et institutionnelles par lesquelles ils fonctionnent. Le déclin de l’État s’est accompagné de nombreux dysfonctionnements du marché, et a eu pour autres conséquences l’éclatement ou l’aggravation de conflits violents, la naissance de nouvelles diasporas locales et internationales, l’extension des frontières de l’économie informelle, l’aggravation de la pandémie du sida, la prise en compte plus effective de l’économie domestique et du rôle des femmes pour le bien-être du foyer et de la société. Il était à présent devenu clair que la continuation de l’économie et de la société dépendait de la ténacité et de l’ingénuité des femmes. Dans le cadre de ce contexte en mutation, la nature de la relation genre est venue se placer au centre des perspectives de développement, qu’on observe à travers la perspective du processus de production (incluant le marché du travail), à travers la relation État-citoyen, à travers la négociation et les relations marchandes, à travers les efforts de réinvention de l’État et les innovations dans le domaine de l’art, de la culture et de la technologie. Tous ces développements réunis ont contribué à créer un contexte de relations de genre radicalement différent qui doit nécessairement être pris en compte dans le cadre d’une redéfinition holistique du développement africain.

Le programme de transformation sociale, dans le cadre du processus de développement, demeure l’objet de vives controverses. Il mériterait d’être redéfini de manière créative, à une époque où de multiples questions sont posées au sujet des limites du marché et des conséquences du déséquilibre des économies et sociétés africaines. Les participants au symposium du CODESRIA sur le genre seront invités à faire un inventaire des précédentes tentatives d’intégration du genre dans le processus de développement africain, en élaborant des alternatives intellectuelles et des alternatives de politique publique, susceptibles de servir de base à la production de nouvelles connaissances et outils d’analyse. Des documents de réflexion vont être commissionnés sur divers aspects du débat sur le genre et le développement, afin de permettre aux participants de considérer de nouvelles perspectives et débats conceptuels, ainsi que de nouvelles possibilités théoriques, sur la base d’une ré-interprétation de l’histoire et de la génération de nouveaux arguments. Les réflexions seront organisées autour des sous-thèmes suivants :

i) L’absence de genre dans la théorie et la pratique de développement ;

ii) Le genre dans la redéfinition de la théorie et de la pratique du développement ;

iii) Nouvelles orientations des perspectives féministes africaines sur le développement ;

iv) Ajouter une valeur africaine au genre, au féminisme et au développement ;

v) Parler au pouvoir : nouveaux modes de mobilisation sociale pour l’égalité et le droit à l’expression ;

vi) Subversion du pouvoir : nouveaux espaces pour mieux intégrer le genre au développement ;

vii) Renversement du pouvoir : nouveaux défis liés au genre, et aux féministes, relativement à la gouvernance ;

viii) Revendiquer le développement à travers l’art et la culture ;

ix) Les innovations dans les relations de genre dans le domaine des sciences et de la technologie pour le développement ;

x) Enregistrer l’impact et évaluer les progrès : nouvelles méthodes et nouveaux outils ;

xi) Miser sur les initiatives locales féminines comme alternative de développement ;

xii) Transcender les frontières : organisation des femmes dans un monde globalisé.

décembre 31 2009



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