Council for the Development of Social Science Research in Africa
Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique
Conselho para o Desenvolvimento da Pesquisa em Ciências Sociais em África
مجلس تنمية البحوث الإجتماعية في أفريقيا


Afrique : Réaffirmer notre engagement

17–18 octobre 2005, Abuja (Nigeria)

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Qu’est-ce qui a mal tourné, à propos de notre quête d’une Afrique citoyenne ?

Les récentes crises en Côte d’Ivoire et au Darfour sont venues nous rappeler que la question des identités, de l’appartenance et de la citoyenneté nationale continuent d’être des sujets très controversés en Afrique. Ces questions révèlent également certaines vérités déplaisantes sur notre continent : les fondements mêmes de nos droits et de notre dignité, en tant qu’êtres humains, sont peut-être garantis par la législation, mais sont beaucoup trop souvent remis en question, quotidiennement, de diverses manières, et dans un trop grand nombre de pays et de sociétés africains. Plusieurs décennies après l’adoption de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, qui met l’accent sur la primauté des droits individuels et ceux des populations, l’on continue de nier à des groupes d’individus le droit à la citoyenneté et à l’expression, sur la base de leurs origines, ou sur la base de leurs identités ethniques, linguistiques, religieuses, sociales, de genre, de caste etc. Pourtant, cette Charte africaine se distinguait bien des précédentes chartes sur les droits de l’homme, précisément par l’accent mis sur le droit des « populations » précisément, étant donné la place prépondérante de la notion de collectivité dans nos sociétés.

Le caractère absurde de cette situation de conflit, de violence et de cette vision politique identitaire favorisant les divisions semble d’autant plus évident que nous nous rappelons avoir tourné la page de l’histoire coloniale, déterminés que nous sommes à construire des nations soudées et développées, à partir d’un puzzle de groupes ethniques. En effet, au cours du dernier demi-siècle, l’accent avait été mis sur la construction de formations sociales solides et sur le développement du continent, c’est-à-dire la transformation des conditions de vie économiques, sociales et politiques des populations d’Afrique ; de multiples efforts ont également été déployés pour l’amélioration de notre statut et de notre dignité au sein de la communauté internationale. Aujourd’hui, un grand nombre de pays sont en proie à de violents conflits ou ont déjà vécu de telles situations. Le niveau de pauvreté est en hausse. De plus en plus de personnes sont marginalisées dans leur pays, et l’on compte de plus en plus de réfugiés ou de déplacés internes. Même les institutions chargées de la socialisation des populations, qui, de tout temps ont été associées à la production d’identités nationales et internationales laïques favorisant l’intégration, telles que les écoles, l’armée, les syndicats, les églises et les mosquées, sont de plus en plus l’objet de divisions ou alors, gravitent autour de groupes spécifiques fondés sur une idéologie d’exclusion.

Que s’est-il donc passé ? Comment l’Afrique a-telle pu se détourner de ses nobles ambitions et de ses projets sociétaux d’hier, pour arriver à une situation où plus de la moitié des Africains vivent au milieu de la violence (physique, structurelle et symbolique) et de la pauvreté ? Comment les pays africains peuvent-ils ré-instaurer les conditions nécessaires à l’établissement de sociétés pacifiques, harmonieuses, justes et équitables ? La liste des acteurs et des facteurs responsables du malheur de l’Afrique est longue, très longue, et va de l’impérialisme, qui s’est récemment manifesté à travers les programmes d’ajustement structurel, à la mal gouvernance, pour reprendre une phrase longuement ressassée. Pour couronner le tout, des pandémies telles que le VIH/SIDA et le paludisme menacent d’annihiler le fruit de nombreuses années de dur labeur et de lutte pour le développement et la démocratie ; celles-ci risquent également de détruire les groupes les plus productifs de nos sociétés. Il est inutile d’ajouter que les promesses de développement et de progrès dans certains pays, au niveau du continent, (particulièrement sous les auspices de l’UA et du NEPAD) et de la sous-région, ne pourront être réalisées que si l’on arrive à renverser les tendances défavorables, qui se sont cristallisées autour des luttes pour la citoyenneté.

Notre devoir collectif de construction d’une nouvelle base d’espoir

L’objectif de la politique de dialogue approfondie n’est pas de se lamenter ou de désigner les responsables des maux de l’Afrique, mais plutôt de méditer sur les conditions et les schémas à emprunter pour un nouveau contrat social, et réfléchir à ce que nous pouvons faire pour nous libérer de la misère et de l’oppression, et surtout, nous devons songer aux investissements que nous devons accomplir pour accélérer le développement de l’Afrique. L’on pourrait commencer par reconstruire les bases de notre tissu national et social, qui ont été mises à rude épreuve au cours de ces deux dernières décennies. Il nous faut redéfinir les bases d’une appartenance et d’une citoyenneté nationales et locales, ainsi que les bases d’une amélioration des relations entre les individus et les divers groupes, mais également celles d’une instauration de relations nouvelles entre ceux qui gouvernent / dirigent les institutions étatiques et non étatiques, et les gouvernés. Comme l’affirmait, à juste titre, le sociologue allemand Jürgen Habermas : Les identités collectives sont construites, elles ne sont pas spontanées. Mais elles ne sont capables d’unifier que les groupes hétérogènes. Les citoyens qui partagent une vie politique commune sont également une multitude d’autres, dans leur relation les uns envers les autres, et chacun d’eux constituera toujours un « Autre ».

La politique de dialogue approfondie proposée s’attaquera ainsi aux principaux défis posés par la réinvention de nos identités, et par la redéfinition des bases économiques, sociales, culturelles, morales, éthiques et institutionnelles de la citoyenneté et de l’appartenance aux communautés nationales et locales, mais également des bases nécessaires à l’établissement d’une identité panafricaine et d’un statut digne de l’Afrique au sein de la communauté internationale. Cela pourrait bien être l’unique manière de renverser la tendance xénophobe, ainsi que les autres tendances sociales exclusionnistes qui se manifestent dans le continent ; cela pourrait également permettre de transformer nos pays et sociétés, ainsi que notre continent, en un lieu sûr, et paisible

Axes de dialogue

i) Vivre ensemble : Citoyenneté locale et panafricaine.

Les identités collectives sont construites, non données. Notre force est basée sur notre diversité, mais également sur la construction de sociétés inclusives. Cela implique la protection et la promotion des droits humains individuels et collectifs pour tous, mais également le partage de nos responsabilités les uns avec les autres, mais aussi avec la future génération d’Africains. Cela implique également la promotion de la complémentarité de genre, ainsi qu’une plus grande ouverture aux autres.

ii) Développer et mettre notre économie et notre gouvernance au service de tous les Africains : vers un nouveau contrat social.

Le type de relations entre les élites et les citoyens ordinaires, les dirigeants et leur peuple, entre les représentants élus et leurs électeurs, et la manière dont ces derniers délèguent les responsabilités, constituent un élément déterminant de la problématique de la démocratie. Il nous faut promouvoir nos valeurs culturelles, celles qui ont un grand rayonnement universel, particulièrement dans le domaine de la solidarité, de la réciprocité et de la responsabilité. Ces éléments constituent également les bases sur lesquelles doit être fondée toute forme de gouvernance démocratique et légitime.

iii) Notre avenir est dans une communauté mondiale.

Nous, Africains, devons réinventer notre propre avenir et renégocier notre place au sein de la communauté internationale. Notre vision du futur déterminera l’éducation et la socialisation de nos enfants, la conception de nos écoles et autres institutions, les divers types de politiques que nous concevons et mettons en place, mais également nos relations les uns aux autres et avec le reste du monde. Cela signifie qu’il nous faut « penser avec nos propres têtes, en fonction de nos propres réalités », comme l’affirmait un grand dirigeant africain ; cela veut également dire qu’il faudrait investir dans le domaine de l’éducation, de la recherche et du développement des ressources humaines, mais également lier la recherche à la politique publique et à la prise de décision. L’Afrique possède les ressources nécessaires, ainsi que la capacité à concevoir et construire un meilleur avenir pour elle-même, et contribuer au développement mondial d’une manière très significative.

Présentation du dialogue

Ce dialogue verra la participation d’environ 100 personnes soigneusement sélectionnées, présentant diverses formations et responsabilités. Des contributions ont été commissionnées auprès de 36 à 40 éminents chercheurs africains ; ces contributions constitueront des documents de base qui seront distribués en édition limitée. Ces documents seront présentés au cours des séances plénières ; les différents orateurs (éminent chercheur, ancien chef d’État ou chef d’État en exercice, ou encore décideur politique ou toute autre personnalité africaine) devront répondre aux questions posées à la suite de leur présentation. L’objectif est de faire de cette rencontre un large dialogue de politique de très haut niveau, destiné à élaborer un consensus relatif à la manière d’aborder les principaux défis actuels du continent africain, ceci de façon très concrète. Ce dialogue aura lieu en anglais et français.

Les 100 participants triés sur le volet incluront :

- des chefs d’État et de gouvernement en exercice ;
- d’anciens chefs d’État ;
- des lauréats africains du prix Nobel ;
- d’éminents chercheurs africains ;
- des organismes universitaires tels que l’AAU, OSSREA, AAPS ;
- des écrivains ;
- des journalistes ;
- des musiciens ;
- des réalisateurs ;
- l’Union africaine, la Commission africaine sur les droits de l’homme et des peuples (ACHPR), la SADC, la CEDEAO, l’UEMOA, l’IGAD, le Secrétariat du NEPAD, la Banque africaine pour le développement, le Tribunal pénal international du Rwanda (ICTR), l’ECA et d’autres organisations régionales ;
- des personnalités du secteur privé ;
- d’anciens hauts responsables d’organisations régionales ;
- des organisations de la société civile ;
- des membres de la Diaspora africaine internationale.

Résultats attendus

Le principal résultat attendu de ce dialogue est un document de consensus contenant douze propositions pour un nouvel engagement envers l’Afrique. Les thèmes suivants ont été identifiés ; ils sont tous plus ou moins implicites dans les trois grands thèmes de la conférence :

Douze (12) propositions pour un nouvel engagement envers l’Afrique :

I. Vivre ensemble : Citoyenneté locale et panafricaine

  • a. Redéfinition de la Citoyenneté et des droits civiques ;
  • b. Ethique et valeurs ;
  • c. Sécurité humaine.

II. Histoire et culture

  • a. Ancrer les notions d’histoire et de culture dans les programmes éducatifs ;
  • b. Soutenir la discipline que constitue l’histoire ;
  • c. Intégrer la culture dans les projets de renouveau national et continental.

III. Mettre la gouvernance au service de tous les Africains : vers un nouveau contrat social

  • a. Responsabilités des élites ;
  • b. Responsabilités des citoyens ordinaires ;
  • c. La responsabilité et les relations entre les dirigeants et les populations.

IV. Hommes, femmes et complémentarité de genre

  • a. Repousser les limites de l’égalité de genre ;
  • b. Garantir un rôle aux femmes dans la vie publique ;
  • c. Investir dans l’éducation des jeunes filles.

V. Langue et communication

  • a. Promotion des langues africaines ;
  • b. La liberté d’expression—radio, TV, journaux, TIC, etc.

VI. Production et commerce

  • a. Infrastructures—routes, chemins de fer, transports aérien et maritime ;
  • b. Production ;
  • c. Commerce ;
  • d. monnaies et finance.

VII. Redéfinition de la politique sociale

a. éducation ;
b. formation ;
c. santé ;
d. habitat.

VIII. Maintenir la sphère publique ouverte et démocratique

  • a. Pluralisme organisationnel ;
  • b. Sources plurielles d’information ;
  • c. Liberté d’information.

IX. Conflit, Violence et paix

  • a. Institutions et politiques de maintien de la paix.

X. Renégocier la place de l’Afrique dans le monde

  • a. Préserver notre dignité individuelle et collective ;
  • b. Soutenir la présence économique, politique et culturelle de l’Afrique au niveau mondial.

XI. Recherche et élaboration de politiques publiques

  • a. Penser avec nos propres têtes, en fonction de nos propres réalités ;
  • b. Investir dans la recherche ;
  • c. La recherche et la prise de décision publique.

XII. Réinventer notre futur

  • a. Un avenir plein d’opportunités ;
  • b. Nous positionner par rapport aux standards les plus élevés en matière de gouvernance et de civisme ;
  • c. Une Afrique constituée de citoyens libres.
janvier 5 2005



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