Council for the Development of Social Science Research in Africa
Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique
Conselho para o Desenvolvimento da Pesquisa em Ciências Sociais em África
مجلس تنمية البحوث الإجتماعية في أفريقيا


Sociétés privées de sécurité et gouvernance démocratique en Afrique

2009

Nombre de visites : 2803

Une des principales manifestations de la crise de la gouvernance en Afri-
que est la montée de l’insécurité, non seulement au niveau de l’Etat mais
également en ce qui concerne la vie quotidienne des citoyens dans les vil-
les, sur les routes et dans les campagnes de certains pays. Même si la problématique de la sécurité humaine est un sujet qui fait l’objet de recherches approfondies, l’on sait peu de chose sur l’évolution, la croissance et l’impact des sociétés privées de sécurité sur la gouvernance démocratique en Afrique. L’absence d’un corpus cohérent et systématique de connaissances sur ce secteur constitue un obstacle majeur limitant la compréhension de la nature actuelle et des changements affectant le pouvoir de l’Etat tel qu’il est ressenti par les habitants de nombre d’agglomérations urbaines en Afrique.

La question de la sécurité individuelle, familiale, communautaire et nationale en Afrique gagne du terrain pour diverses raisons. L’illégitimité perçue de certains gouvernements africains, associée aux écarts grandissants entre les riches et les pauvres, les taux élevés de chômage, la baisse de la qualité de l’enseignement, et la ruée permanente vers les ressources rares ont conduit à la montée de l’insécurité des individus et des ménages dans la plupart des agglomérations urbaines d’Afrique. La recherche de sécurité par les familles se traduit par la sécurisation accrue des domiciles des riches avec l’installation de barrières électriques, la création de lotissements entourés de murs et de barrières ainsi que l’auto-surveillance par les résidents, les comités de surveillance de quartier et les gardes armés. Quand les ménages ne peuvent s’offrir un système sophistiqué de sécurité, au minimum, des grilles en fer sont installées aux fenêtres et des comités de surveillance constitués de bénévoles sont créés dans les quartiers. Toutes ces activités, alimentées par les peurs découlant des dangers réels ou imaginaires qui menacent les individus, les familles et les biens, sont une réponseà l’insécurité grandissante.

Il est prouvé que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale ont créé les conditions qui ont permis à nombre de gouvernements africains de se désengager de leur responsabilité d’assurer la sécurité de leurs citoyens et de laisser les « forces du marché » et les sociétés privées de sécurité s’engouffrer dans cette brèche. Il n’est pas évident que cette privatisation de la sécurité ait conduit à une réduction des effectifs des forces de police, mais elle a, sans conteste, permis la fourniture de services qui étaient jusqu’alors du ressort de la police. La majeure partie de ces sociétés privées de sécurité sont d’ailleurs gérées par des officiers de police, à la retraite ou ayant choisi de mettre fin à leurs carrière, et qui possèdent le savoir-faire nécessaire.

Divers conflits armés et guerres civiles ont laissé des caches d’armes importantes dans nombre de pays africains. Il en a résulté un lucratif marché de vente et d’achat d’armes qui est à la fois une menace et une opportunité pour ceux qui travaillent dans la fourniture de services de sécurité. S’agit-il d’une réponse à une demande de sécurité requérant la fourniture d’armes, ou bien s’agit-il d’un besoin de sécurité créé délibérément afin d’absorber des stocks d’armes, cela reste à voir. De plus, la fin de la lutte armée ou des guerres civiles dans les Etats en situation de sortie de conflit, signifie également qu’il existe un grand nombre de personnes possédant des connaissances militaires qui sont à la recherche d’un emploi et qui peuvent facilement être absorbées par les sociétés privées de sécurité. La relative fin des manifestations du militarisme sous la forme de coups d’Etat et de régimes militaires n’a pas fait place aux dividendes tant espérés de la paix. A la place, se manifestent de nouvelles politiques sécuritaires caractérisées par la privatisation de la sécurité, l’émergence de sociétés internationales privées de sécurité et de nouvelles formes de conflits armés.

Sous l’administration Bush, les Etats-Unis ont utilisé le prétexte de la défense de la démocratie mondiale pour renforcer leur politique et leur stratégie de sécurité nationale à travers le globe, particulièrement en Afrique et au Moyen-Orient. Le 11 septembre a donné naissance à des pratiques telles que la reconnaissance faciale et ethnique, des fouilles intrusives et intensifiées dans les aéroports et une liste toujours plus longe de substances interdites à bord des avions, tout cela sous prétexte de détecter les « terroristes. » La plupart de ces mesures de sécurité avaient peu d’intérêt pour le continent africain mais elles lui furent quand même imposées avec pour conséquence que les problèmes globaux de sécurité auxquels font face les Etats-Unis ont créé une atmosphère d’insécurité en Afrique.

Le marché de la fourniture de services de sécurité brasse d’importantes sommes d’argent. Non seulement une bonne sécurité coute chère, mais de surcroît les citoyens paient deux fois pour le service, d’abord sous la forme d’impôts pour payer des services qui ne sont finalement pas fournis par les gouvernements, puis une deuxième fois en recourant directement à des sociétés privées de sécurité. Les questions fondamentales qui devront être traitées dans le cadre de cet Institut sont :

1.Qui profite, tant au plan local qu’au plan mondial, de l’insécurité grandissante en Afrique et qu’y gagnent-ils ?

2. Qui profite des activités des sociétés privées de sécurité et qui les contrôle aux plans local et mondial ?

Cependant, avant de se poser ces problèmes évidents, il est nécessaire de
se poser quelques questions de base telles :

1.Les sociétés privées de sécurité sont-elles un avantage ou un inconvénient
pour la gouvernance et la démocratie en Afrique ?

2.Quels sont les différents types de sociétés privées de sécurité opérant
dans les différents pays africains ? A qui appartiennent-elles ? Qui finance leurs activités ? Quelle est leur clientèle ? Les sociétés privées de sécurité présentent une grande diversité et comprennent une large gamme de sociétés allant de celles employant des gardiens en uniforme armés d’un simple bâton à celles possédant des véhicules blindés lourdement armés. De plus, il existe différentes formes de sécurité s’intéressant à la sécurité individuelle, la sécurité industrielle, la sécurité d’Etat, et à la protection des civils.

3.Les sociétés privées de sécurité gagnent-elles du terrain dans la fourniture de sécurité dans les différents pays africains ?

4.Quels facteurs peuvent expliquer l’insécurité grandissante dans les agglomérations urbaines d’Afrique ?

5.Quelle est la relation entre les sociétés privées de sécurité et les organes de sécurité d’Etat tels que la police, la gendarmerie, l’armée, les forces paramilitaires et autres institutions gouvernementales ?

6.De quelles manières les différents gouvernements utilisent-ils les sociétés privées de sécurité pour renforcer et asseoir leur pouvoir et leur contrôle sur les citoyens ordinaires ?

7.Du point de vue des liens existant entre les sociétés privées de sécurité et la gouvernance démocratique en Afrique, notamment en termes d’organisation interne, de gestion du personnel, d’exercice de leurs activités, etc., les sociétés privées de sécurité renforcent-elles ou menacent-elles la démocratie ?

8.La mondialisation et sociétés privées de sécurité en Afrique.

9.Quelle est la relation entre la sécurité privée et la bonne ou mauvaise gouvernance politique et financière et de la responsabilité en Afrique ?

10.Comment les sociétés privées de sécurité protègent-elles leurs clients
(individus ou entreprises) les personnes armées agissant ou non pour le compte de l’Etat ?

L’étude des sociétés privées de sécurité offre l’opportunité d’explorer le passage d’un militarisme criard à des méthodes plus subtiles d’exercice et de contrôle de pouvoir. Dans certains cas, cependant, il peut exister des relations de confrontation voire de compétition entre les sociétés privées de sécurité et les gouvernements, et/ou les organisations régionales, et il est important de s’intéresser à ces tensions. Cela permet de mettre en lumière le danger qu’il y a d’accepter la rhétorique internationale sur la démocratie, les droits humains, la sécurité internationale sans chercher à comprendre les forces hégémoniques dominantes qui manipulent ces concepts, apparemment neutres. L’insécurité individuelle et les menaces diverses peuvent être utilisées par les gouvernements africains afin d’exploiter les peurs de leurs propres citoyens. Enfin, si les gouvernements sont incapables de fournir un élément aussi fondamental que la sécurité à leurs citoyens, se pose alors la question de savoir quel rôle jouent-ils réellement ?

novembre 5 2009



Commentaires